«Que les moralistes nous laissent tranquilles!»

Le Festival international de jazz de Montréal a annulé les représentations du spectacle «SLAV» au Théâtre du Nouveau-Monde en juillet dernier.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le Festival international de jazz de Montréal a annulé les représentations du spectacle «SLAV» au Théâtre du Nouveau-Monde en juillet dernier.

Je ne reviendrai pas ici sur les récents événements autour des deux productions annulées, SLĀV et Kanata ; elles ont occupé assez de place dans les médias pour éviter de résumer les faits. Je propose plutôt ici une lecture historique (et « québécoise ») des rapports entre l’art et la morale, espérant ainsi éclairer le débat.

Je dis la morale : prenons ce mot au sens très large d’un ensemble de valeurs appartenant à un groupe qui peut être défini de diverses manières (ethnie, orientation politique, religieuse, etc.). Et la question, on le sait, est de déterminer jusqu’à quel point, ou encore comment, la morale peut avoir sur l’art un certain pouvoir.

Prenons le cas de la morale religieuse, qui a traversé toute l’histoire de la littérature au Québec, du XIXe siècle jusqu’à la Révolution tranquille, et même après, si l’on se rappelle Les fées ont soif de Denise Boucher. Ces rapports entre morale et art peuvent, je crois, nous aider à comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

Dans l’histoire littéraire, les abbés Casgrain, Groulx, Roy l’ont répété sans cesse : notre littérature sera catholique, car notre peuple est catholique, et la littérature est la traduction de l’âme du peuple. Le censeur est dès lors dans son bon droit de corriger le créateur pour deux raisons, existentielle et sociale. Existentielle, parce que nous naissons tous affligés du péché originel (c’est-à-dire de la propension au mal ou à l’errance) ; et social, parce que l’art doit refléter la nation. Pour ces deux raisons, le créateur peut « pousser croche » et il est alors permis, voire nécessaire de le redresser.

Ce qui se passe avec les deux productions de Lepage est exactement la même chose. Noirs et Autochtones réclament que l’art reflète le réel et, à cette fin, ils estiment que Lepage a péché, a « poussé croche ».

Le problème nouveau, ici, c’est qu’ils ont raison, contrairement au clergé.

L’Église « avait aussi raison », mais en se fondant sur une croyance qui, on l’a bien vu depuis, s’est considérablement désagrégée. Par contre, ce n’est pas une croyance que de dire que les Noirs et les Autochtones ont été exclus de leur propre histoire, tout comme les femmes, d’ailleurs, qui peinent encore à se la réapproprier.

Mais là où ils ont tort, c’est qu’ils souhaitent infléchir l’art en amont, ou pire encore, infléchir le processus créateur.

Sauf dans des cas extrêmes (d’ordre judiciaire, par exemple), je crois qu’il faut laisser l’art tranquille, laisser l’art faire ses bons coups et ses erreurs. Lepage a eu « historiquement » tort ? Que l’on dénonce sa pièce, mais qu’on laisse l’artiste en paix. Que l’on refuse d’y assister, tout simplement, et que l’on vilipende l’oeuvre. Cela devrait suffire pour que les créateurs, qui sont des personnes généralement intelligentes, s’en avisent à l’occasion d’une future création.

Nous sommes ici en face d’une situation de censure très grave. Car la censure, ce n’est pas uniquement ce que l’on pense (c’est-à-dire des cas singuliers), mais surtout ce qui nous pense. Il est à craindre, dans le cas présent, que les créateurs « soient pensés », si je puis dire, qu’ils « soient agis » par la morale, qui dépasse ce cas singulier et qui devient un comportement généralisé ; et leurs oeuvres seront alors le résultat de cette censure intériorisée. Qui souhaiterait une telle chose ?

Durant les années 1920, l’un des défenseurs de l’autonomie de l’art a été le grand critique Louis Dantin. Et, au cours d’une polémique sur la question, il écrit : « Il ne s’agit pas de savoir si la morale est au-dessus de l’art, si elle a la mission de le guider, de le régenter, de le soumettre à la censure ; si l’artiste est tenu de la servir, en lui sacrifiant au besoin ses conceptions les plus brillantes […]. Je n’ai voulu ni fait cette enquête ; je la laisse à débattre aux moralistes. Mais par contre, de grâce, quand il s’agit de définir et de délimiter le beau, que les moralistes nous laissent tranquilles. »

24 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 juillet 2018 08 h 39

    Cacher ses squelettes dans le placard

    Dicté par un prétendu devoir de protéger la moralité publique, le contrôle étatique d’autrefois voulait infléchir l’expression créatrice. Parce qu’il s’agissait d’une politique culturelle, ce contrôle était du domaine de compétence des provinces.

    Le contrôle étatique d’aujourd’hui veut limiter le nombre de ceux habilités à s’exprimer sur des sujets sensibles. Ces sujets sensibles correspondent aux squelettes que la droite anglo-saxonne cache dans ses placards. Et ce contrôle s’exerce à un autre niveau.

    Le gouvernement fédéral n’a pas de compétence constitutionnelle en matière culturelle. Il ne peut exercer de contrôle dans ce domaine que par le biais de son pouvoir de dépenser.

    Le Conseil des arts du Canada est un des outils que possède l’État fédéral pour influencer les créateurs du pays, notamment ceux qui, pour atteindre un large public, ont besoin de coûteux moyens de production.

    Or cet organisme a adopté une politique précise et détaillée qui vise à combattre l’appropriation culturelle et conséquemment, à imposer l’idéologie raciste anglo-saxonne aux créateurs qui comptent sur ses subventions.

    Le Québec est une société plus égalitaire que le reste de l’Amérique du Nord. Cela est le résultat d’une mentalité différente, notamment par le soucis qu’ont ses artistes de prendre fait et cause pour les démunis.

    Par le moyen d’une constitution imposée par l’ethnie dominante du pays, et par la décision de ne subventionner que les produits culturels qui sont conformes à l’idéologie dominante du pays, l’Etat raciste canadien resserre lentement son emprise afin de faire disparaître les caractéristiques propres au Québec.

    À cette fin, il peut compter sur un pouvoir judiciaire, sur le militantisme de jeunes anglophones blancs d’ici, et sur un journalisme qui, à la recherche du scoop, n’hésitera pas à faire ‘la sale job des Anglais’.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2018 10 h 07

      Que vous avez raison M. Martel. Le Canada est un accident géopolitique résultant du besoin et désir hégémonique d’un empire colonialiste de l’Albion. Le soleil se couche maintenant sur cet empire et sa monarchie de pacotille et c’est tant mieux.

      Le gouvernement centralisateur n’a aucune compétence en ce qui concerne la culture. C’est pour cela qu’il s’est doté d’une institution, le Conseil des arts du Canada, qui contrôle le message et les messagers qui le véhiculent. Ah ! Le pouvoir de l’argent qui est le nôtre en passant.

      On imagine aussi qu’il n’aime pas les créateurs qui feront référence à l’infâme Loi sur les Indiens qui infantilise les Autochtones parce qu’ils ne sont que des pupilles de l’état à leurs yeux. Encore pire, parler de l’apartheid mieux connu sous le nom du de réserves, rectitude politique oblige, qui sévit au nord du 45e parallèle est un crime de lèse-majesté.

      Curieux tout de même. « The Story of Us », qui se voulait un documentaire du Canada, a été produit et payé en partie par les Canadiens-français mieux connu sous le nom de Québécois, encore une fois, appropriation culturelle oblige, sans obtenir la permission en aval de ces derniers. Nous avons subi cet affront a posteriori. Maintenant, on se permet d’annuler en aval, des pièces de théâtres qui sortent de l’imaginaire de créateurs québécois pour tout simplement les museler. Une œuvre de fiction n’est pas un documentaire. C’est « ben » pour dire.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 juillet 2018 08 h 46

    Le problème

    Le problème c'est que le Créateur, l'Artiste, n'a jamais vraiment eu la totale liberté de s'exprimer, il a toujours dépendu de soutien financier, celui des rois, puis celui des riches mécènes et aujourd'hui celui des programmes gouvernementaux. On a vu comment SLAV et Kanata ont été lâchés par des bailleurs de fonds, l'un gouvernemental, l'autre privé. Si le TNM ne vivait que de la vente de billets, ce serait le public qui déciderait s'il aime ou non.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 28 juillet 2018 10 h 16

      Bernard Terreault
      C'est un problème éternel, en effet. Mais il n'a jamais été totalement sans solutions. Malgré leur très grande dépendance financière, des Molière et des Beethoven ont su participer au renversement de la monarchie. Plus près de nous, les signataires du Refus global ont joué un rôle dans l'effondrement du duplessisme et de l'emprise de l'Église catholique sur notre société.

      Dans la situation présente, les créateurs auront aussi un rôle à jouer face à cette nouvelle morale qui se drape du manteau de la vertu "inclusive" pour tenter d'imposer une censure peut-être encore plus insidieuse. Par ailleurs, je suis porté à penser que le FIJM ne devrait pas s'en tirer à si bon compte de son injustifiable décision, et son public devrait le lui faire savoir là où ça fait mal. Enfin, si on peut prendre pour acquis que le Conseil des Arts canadien va en rajouter une couche dans l'idéologie multiculturaliste, il existe aussi des organismes subventionnaires québécois. Une élection approche, au Québec, et les électeurs auront une occasion de trancher par rapport au genre de valeurs qu'ils veulent voir défendre dans leur société.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2018 10 h 24

      Pas besoin d'être un créateur ou un artiste pour s'exprimer. L'art n’est qu'une forme de communication. La liberté d'expression appartient à tout le monde dans un état de droit et est seulement réglementé lorsqu'il y a diffamation ou une incitation à la haine quelconque. En tout cas, on espère. Sinon, pas besoin de vous le dire.

      Donc, la question se pose. Est-ce que quelqu'un vous subventionne pour écrire vos commentaires dans ce journal? Pas pour les nationalistes, indépendantistes et les gens de bonnes volontés, parce qu’il y a longtemps qu’ils ont compris que la liberté d’expression, en conjugaison avec l’égalité pour tous, sont synonymes de démocratie en 2018 et que la censure est inversement proportionnelle au carré de la distance entre les citoyens de diverses cultures, races et ethnies.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 28 juillet 2018 09 h 23

    « Si le TNM ne vivait que de la vente de billets, ce serait le public qui déciderait s'il aime ou non» (Bernard Terreault)

    La situation serait la même ; la preuve : c'est le public (sic) qui n'a pas acheté de billet qui a décidé qu'il n'aimait pas l'idée de cette pièce… et qui a forcé son annulation.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 juillet 2018 08 h 50

      Faux bord en bord, M. Lacoste.

      Ce qui me surprend, c'est que vous le dites vous-même : le TNM ne vit pas que de la vente des billets. Le TNM est régulièrement déficitaire dans ses productions et n'arrête pas une pièce pour raisons de manque vide aux guichets, ne serait-ce que par respect pour les artisans.
      Le TNM n'est pas TVA ou Unilever, qui coupent en deux mois tout ce qui ne rapporte pas.

      À trop vouloir démontrer, on finit par se tirer dans le pied.

      D'autre part je serais prêt à gager que, si une compagnie présentait ce show aujourd'hui, elle ferait salle comble parce que les gens cherchent l'événement ("j'y étais") et, aussi, dire ce qu'ils pensent par des actes. Or, une immense majorité au Québec a le goût d'exprimer que cette coupe n'était pas légitime.

  • Gilles Delisle - Abonné 28 juillet 2018 09 h 37

    La dictature des minorités

    Grand retour en arrière, les Québécois se sont ouverts depuis longtemps à l'autre pour faire du Québec un pays "inclusif". A la lumière des derniers événements de certains groupes, qui ont torpillés deux événements artistiques de nos plus grands créateurs, assisterons-nous à une prise en mains des Québécois francophones ,seuls ,de leur devenir, qu'il soit artistique ou autre. Ce qui serait malheureux pour l'avenir de notre pays! Qui a dit: "Ne comptons que sur nos propres moyens."?

  • François Beaulé - Abonné 28 juillet 2018 10 h 12

    L'art et la politique

    M. Hébert confond la censure religieuse d'antan avec les critères adoptés par des organismes qui subventionnent les arts. Ceux-ci gèrent au Canada des crédits qui proviennent de l'État fédéral ou des provinces comme le Québec ou l'Ontario ou de grandes villes comme Toronto ou Montréal.

    Ces critères qui imposent la présence de groupes minoritaires dans les productions théâtrales ne sont pas déterminés arbitrairement mais sont la résultante de revendications des groupes en question. Les ministères de la culture, qui procurent la majeure partie ou la totalité des crédits des conseils des arts, ont donné leur aval ou ne se sont pas opposés à ces critères. La question est donc bien davantage politique que morale. Si des pressions politiques provenant de la majorité des citoyens, qui paie des impôts ou assiste aux spectacles, étaient faites pour que les critères changent, les politiciens auraient un choix à faire entre les demandes des minorités et celles de la majorité.

    Il s'agit donc d'un jeu politique et non pas de censure à proprement parler. On l'a bien vu et entendu lors des manifestations devant le TNM : les revendications des activistes sont politiques et non pas morales. Robert Lepage et les comédiens et chanteuses impliqués dans cette histoire ne subissent pas de répression morale, ils sont impliqués malgré eux dans un jeu politique.

    • Christian Roy - Abonné 28 juillet 2018 18 h 03

      Parfaitement d'accord avec vous M. Beaulé. J'ai aussi observé le glissement qui fait des contestataires (de SLAV ou Kanata) une nouvelle curie - ce qui leur donne, particulièrement au Québec, une connotation péjorative. Il s'agit là d'une imposture. Ces groupes de pression prennent leur place dans notre contexte démocratique. Ils le font haut et fort, d'ue manière articulée la plupart du temps. Ils participent au débat politique d'aujourd'hui. On ne pourra les accuser d'apathie, de décrochage ou de vivre dans une confortable indifférence. Dans le cas qui nous occupe, la sacro-sainte (notez ici ma pointe d'ironie) liberté artistique est contestée, soit. Cette liberté a ses défenseurs qui,dans la plupart des cas, présentent un argumentaire solide et fort intéressant. Que le débat continue... sereinement !

    • Céline Pelletier - Abonné 29 juillet 2018 09 h 04

      Ariane Mnouchkine (Le Théâtre du Soleil) a parlé, plutôt que de "censure", d'une "tentative d'intimidation définitive des artistes de théâtre". J'aime bien le texte de Monsieur Hébert, mais je trouve que le mot "intimidation" dit mieux la dynamique de ce qui s'est passé tant avec SLAV qu'avec Kanata. Pensez : quand vous imputez «racisme» ou «colonialisme» aux créateurs, en contexte québécois, vous disposez d'un puissant moyen d'intimidation. Intimidation des artistes eux-mêmes, sinon des bailleurs de fonds.
      L.-P. Desaulniers, co-abonné