Représentation du viol en littérature: pour dire quoi?

La représentation du viol, lorsqu’elle est gratuite, n’est pas sans effet chez les lectrices, a fortiori chez celles qui ont déjà été violées.
Photo: Alex Linch iStock La représentation du viol, lorsqu’elle est gratuite, n’est pas sans effet chez les lectrices, a fortiori chez celles qui ont déjà été violées.

Le Devoir nous apprenait jeudi que la nouvelle directrice de la revue XYZ démissionnait, « refusant de cautionner un texte du prochain numéro dont la chute raconte une scène d’agression sexuelle ». Son geste nous invite à interroger la représentation du viol en littérature. Il ne s’agit pas de censurer tout texte mettant en scène un viol ou une agression sexuelle : c’est plutôt l’usage du motif qui doit être remis en question. Au service de quoi la représentation du viol est-elle mise ?

L’éditeur de la revue soutient que « la nouvelle est très bonne, très efficace, elle est menée avec finesse, l’intrigue se tient ». Qu’elle puisse engendrer des souffrances est secondaire. C’est bien de cet aveuglement que l’on parle lorsqu’on évoque la banalisation du viol. L’intrigue se tient peut-être — et cela n’est guère étonnant : combien d’oeuvres sont-elles en effet construites à partir de ce topo ? —, mais elle repose sur l’usage des femmes comme chair à violer. C’est sur ça qu’on doit se questionner, sur l’« utilité » de ce motif. Quel discours sert-il ? Si ce n’est qu’amusement, que démonstration d’une maîtrise des codes littéraires, on fait fi des douleurs que cette représentation de la violence peut engendrer. On ne remet pas en question les coûts de cette représentation.

Bref, c’est là un bel exemple du point de vue androcentré qui n’interroge pas l’altérité, mais qui en use, qui s’en sert comme dispositif pour déployer son propre regard, ignorant le réel de l’expérience, ici les agressions sexuelles vécues par des femmes, les relayant à l’anecdote. Il faudra retourner lire le chapitre « Politique sexuelle » de Kate Millett dans La politique du mâle : elle y fait la démonstration qu’en fin de compte, ces représentations ne servent qu’à assurer, valoriser et pérenniser la position dominante de celui qui viole. Ce à quoi on pourrait ajouter qu’elles servent aussi parfois à entretenir la posture d’un écrivain…

On balaiera tout ça au prétexte que « c’est idéologique ». Or, ce n’est pas tant idéologique qu’éthique, c’est bien ce qu’il va falloir finir par comprendre, mesurer, considérer. Un peu comme le black face : ce n’est que pour ceux et celles qui ne sont pas concernés que c’est un amusement. La représentation du viol, lorsqu’elle est gratuite, n’est pas sans effet chez les lectrices, a fortiori chez celles qui ont déjà été violées ; elle engendre des réminiscences et des souffrances, c’est aussi à ça qu’il faut penser. J’insiste sur la gratuité. Il y a évocation de viols dans nombre d’oeuvres, il ne s’agit pas de tout disqualifier. Prenons Les fées ont soif, de Denise Boucher. Le contexte dans lequel le viol s’inscrit lui confère une signification qui, loin d’être anodine, participe à une dénonciation de la violence faite aux femmes.

Finalement, la question à se poser est : qu’est-ce qu’on veut signifier quand on représente un viol ? Si la réponse est anodine (comme cela semble être le cas ici), alors il vaut peut-être mieux en faire l’économie. « Time’s Up. »

7 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 juillet 2018 01 h 51

    «Au service de quoi la représentation du viol est-elle mise?» (Isabelle Boisclair)

    Un viol est un passage à l'acte dont l'événement se relate dans un rapport de police pour les fins d'une enquête criminelle. Dans un tel cas, «la représentation du viol» est au service de la justice.

    La trame de la dénonciation peut servir de canevas à un auteur de roman policier ou de série noire.

    Dans le cas d'une procédure judiciaire ou dans l'élaboration d'une oeuvre de fiction, la représentation du viol est ainsi au service de l'imaginaire pour produire l'émotion.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 juillet 2018 01 h 59

    «on fait fi des douleurs que cette représentation de la violence peut engendrer» (Isabelle Boisclair)

    Dans un tel cas, il faudrait mettre «Le Chaperon rouge» à l'index de crainte d'épouvanter nos grands-mères

  • François Séguin - Abonné 27 juillet 2018 07 h 31

    Rafaîchissant (2)

    Votre article, comme celui d’Aurélie Lanctôt ce matin, nous permet de réfléchir. Et ce, contrairement aux propos souvent caricaturaux d’une armée de ventriloques qui, ces jours-ci, crient à la censure dès qu’on questionne certains choix littéraires ou artistiques.

  • Solange Bolduc - Inscrite 27 juillet 2018 09 h 20

    Et le viol des garcons ?

    Dites-moi, vous êtes-vous déjà interrogé, Madame Isabelle, au lieu de ceux que vivraient que des femmes, des viols qu'ont subis tant des garçons dans leur enfance (par des femmes et des hommes, ne l'oubliez jamais, ça existe!) ? Combien d'homosexuels ont été violés, puis tués? De ça, les femmes n'en parlent pas: trop centrées ou préoccupées par les histoires de femmes; l'autre partie de l'humanité ne les concernant absolument pas. Et c'est souvent des femmes qui vont accepter que d'autres femmes (même des petites filles), au nom de la religion, soient voilés, et souvent abusées, les obligeant à se cacher derrière un «paravent de pudeur »?

    Se pourrait-il que soient nées de ces agressions le fantasme du viol, et cela, même chez ceux et celles qui ont été violés? Il serait peut-être temps qu'on en parle, non?

    À force de toujours se plaindre que des femmes violées, ou qui ont subi de telles violences, on oublie toute une partie de l'humanité qui aurait vécu le même sort ! C'est comme ça qu'on entretient les pattern de la victime et du bourreau !

  • Marc Therrien - Abonné 27 juillet 2018 12 h 16

    Pour empêcher l'acte, éliminer le fantasme?


    Une des choses que l’on pourrait vouloir signifier quand on représente un viol c’est qu’en attendant que tous les êtres humains réussissent également à s’épurer de leurs pulsions archaïques destructrices de telle sorte que leur imaginaire pourrait être expurgé des fantasmes, on compte sur la libre représentation de ceux-ci, qui jusqu’à maintenant contribuent à la santé psychique de tout un chacun, tout en s’inquiétant que leur répression trop intensive entraîne leur refoulement malsain générateur potentiel de passages à l’acte violents chez les névrosés qui sont incapables de mentalisation de leurs pulsions. Contemporain de Freud, c’est Paul Valéry qui écrivait : «Je suis honnête homme, n’ayant jamais assassiné, jamais volé ni violé, que dans mon imagination. Je ne serais pas honnête homme sans ces crimes.»

    Marc Therrien

    • Solange Bolduc - Inscrite 27 juillet 2018 13 h 08

      Bravo, M. Therrien !