Les caprices de la météo

Des Montréalais ont affronté la dernière canicule sur la Place des Arts.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Des Montréalais ont affronté la dernière canicule sur la Place des Arts.

On lit (Le Devoir, 25 juillet 2018) ou on entend (Jean-Charles Beaubois, Radio-Canada, 24 juillet 2018) dans la foulée de la vague de chaleur qui sévit depuis quelque temps que l’été 2018 est le plus chaud que l’hémisphère nord ait connu depuis 250 ou 260 ans. Le mercure atteint les 30 degrés jusqu’au cercle polaire et la Scandinavie est en feu alors que la sécheresse se manifeste avec acuité dans plusieurs régions, notamment au Québec en cet été 2018. Les premières indications seraient tirées de l’Organisation météo­ro­lo­gique mondiale.

Deux constatations ressortent du paragraphe précédent : la première veut que ce soit l’ensemble de l’hémisphère nord qui subisse cette vague de chaleur ; la deuxième a valeur de repère temporel, c’est-à-dire 250 ou 260 ans selon les sources citées. Il y a donc eu des précédents à ce genre de déréglementation environnementale, c’est-à-dire que la nature semble avoir perdu ses repères et fonctionne de manière désordonnée. La réponse est oui, et la dernière phase a eu au cours du XVIIIe siècle. Le Québec peut en témoigner autant par les écrits de ses occupants que les relevés de températures, ou encore les études physiques comme celles de la dendrochronologie — l’étude des cernes de croissance des arbres.

Entre le début du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant, l’hémisphère nord dans son entier connaît jusqu’en 1809 une hausse des températures de l’ordre de 0,5 degré qui a comme conséquence de susciter sécheresses et incendies de forêt à répétition, sans compter d’autres signaux comme les invasions de chenilles et de sauterelles. Sécheresse implique déficit hydrique, et ceci se mesure en nombre de jours de pluie à défaut de pouvoir connaître les quantités ; or, celui-ci est important et constant, de l’ordre de près de 50 % par rapport aux normes de la fin du XXe siècle. Mais ceci ne signifie pas qu’il ne pleut plus, car certaines années, les semences sont inondées par des pluies torrentielles en mai et en juin. Voilà l’une des caractéristiques du réchauffement climatique : l’irrégularité de la météo.

La sécheresse se fait cruellement sentir pendant deux étés consécutifs en 1716 et 1717, ce qui fait écrire au major de Québec, La Chassaigne, qu’on « crie misère partout » et « qu’on a descendu les reliques, on a fait des processions, le saint sacrement est exposé actuellement pour obtenir de la pluie » ! Sécheresse est aussi synonyme d’incendies de forêt ; or, ceux-ci se font nombreux et quelquefois virulents. C’est pourquoi, en 1732, la navigation est interrompue entre Québec et Montréal, les administrateurs jugeant que les tisons pouvaient enflammer les voiles des navires. D’autres années, ce sont des cours d’eau ou des puits qui sont à sec. Les indications sont nombreuses et surtout constantes au cours du XVIIIe siècle.

Réchauffement indiscutable

Revenons donc à nos deux constatations initiales, à savoir le réchauffement de l’hémisphère nord et le repère temporel. Si le réchauffement climatique est indiscutable au cours du XVIIIe siècle, le phénomène météorologique de 1758 ou 1768 en revanche ne s’applique pas au Québec, puisque le printemps et le début de l’été 1758 ont été pluvieux et frais, selon le commissaire à la guerre Doreil et que dix ans plus tard, le même scénario se répète. Un premier constat s’impose donc : lorsqu’on arrive à appliquer le phénomène à l’ensemble de l’hémisphère, il ne faut pas conclure que celui-ci s’applique mur à mur ou, pour utiliser un néologisme, qu’il s’agit d’un copier-coller, puisque les vents, les éruptions volcaniques et une série d’autres facteurs peuvent intervenir pour contrecarrer régionalement cette manifestation.

Par contre, le rappel temporel est intéressant, car celui-ci nous permet d’apprécier une manifestation récurrente qui dépasse le souvenir de la mémoire humaine, à savoir qu’il semble s’agir d’un phénomène qui referait surface à des intervalles de plus ou moins 250 ans et qui est de durée variable. Ainsi, à la fin du premier millénaire, les Vikings seraient passés de la Scandinavie à l’Islande, au Groenland, pour enfin aboutir à Terre-Neuve à la faveur d’un épisode de réchauffement climatique qui aurait été de très forte amplitude. Or les Vikings n’étaient pas des nomades ; ils pratiquaient l’agriculture et leur communauté établie au Groenland était suffisamment nombreuse pour susciter l’établissement d’un évêché, signe d’un établissement permanent. C’est d’ailleurs à la faveur de cette période de réchauffement que les Mayas se voient obligés de se disperser car ils sont incapables de se nourrir adéquatement, les sécheresses les y contraignant.

Entre 1250 et 1500, les ancêtres des Pueblos du Nouveau-Mexique voient les terres qu’ils cultivent diminuer comme peau de chagrin, passant de 235 000 milles carrés à quelque 85 000 milles carrés après une grave sécheresse et malgré le fait qu’ils aient eu recours à un ingénieux système d’irrigation. Deux cent cinquante ans plus tard, nous voilà en pleine phase de réchauffement climatique, cette fois-ci attestée par des écrits, la dendrochronologie et des relevés météo au Québec.

Cette dernière manifestation climatique aura des répercussions majeures sur l’agriculture de nos ancêtres qui, craignant de manquer de pain ou las d’en manquer, modifieront de façon dramatique leur agriculture, passant d’une agriculture céréalière à une agriculture laitière en l’espace de deux générations, délaissant au passage la consommation de pain au profit de la patate, aliment qu’ils ne consommaient pas auparavant.

Inutile de brandir les étiquettes ou de crier au climatosceptique, ces données sont étayées par des analyses rigoureuses. Elles doivent servir de mise en garde. Et si le réchauffement du tournant du premier millénaire a été intense, jusqu’où ira celui que nous vivons compte tenu de l’accroissement de l’activité humaine, et surtout, quels en seront les impacts ? C’est une question à laquelle seuls les historiens du futur pourront répondre.

5 commentaires
  • Ghyslain Bolduc - Abonné 27 juillet 2018 08 h 59

    Le climatoscepticisme... le danger au-delà des "étiquettes"

    Étiquette ou pas, votre lettre suggère qu'on peut assimiler le réchauffement climatique actuel aux périodes ponctuelles de réchauffement que le globe a connues dans un passé plus ou moins récent. Or, il existe un vaste consensus auprès de la communauté scientifique mondiale sur cette question: contrairement à d'autres épisodes qui ont marqué l'histoire de la Terre, le réchauffement climatique actuel est directement causé par l'activité industrielle humaine. Lorsque vous vous demandez "jusqu'où ira celui que nous vivons compte tenu de l'accroissement de l'activité humaine et surtout, quels en seront les impacts?", vous semblez cultiver une ambigüité sur cette question : l'ampleur de ce réchauffement serait-elle supérieure parce que celui-ci est cette fois-ci causé par "l'accroissement" de l'activité humaine, ou plutôt parce qu'un réchauffement naturel et cyclique trouverait cette fois-ci plus de victimes humaines sur son passage? Résorber cette ambigüité est de mise, car nier la cause humaine du réchauffement actuel revient à mettre en doute l'objectivité des sciences du climat et leur prétention à connaître les causes de ces phénomènes et d'en prédire de manière plus ou moins précise les conséquences envisageables. Trouver une telle suggestion dans un quotidien sérieux comme Le Devoir serait irresponsable.

    Il est trivialement vrai que de manière rétrospective, seuls les historiens pourront offrir un portrait complet cette ampleur. Mais de manière prospective, seuls les scientifiques peuvent actuellement en dresser un portrait crédible, même s'il devait s'avérer plus ou moins exact. Attendre le portrait historiographique de la catastrophe constituerait une passivité inacceptable qu'on a le devoir premier de dénoncer face au danger planétaire auquel nous faisons face. Il faut d'abord s'en remettre à l'éthique et à la science et avoir le courage de transformer radicalement nos modes de production et de consommation.

    Bref, faisons l'histoire au lieu de la subir!

    • Martine Dupont - Abonné 27 juillet 2018 17 h 44

      J'adore votre commentaire!

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 27 juillet 2018 09 h 31

    Non, l'Histoire ne se répète pas ici...

    La fonte actuelle de la calotte arctique, les perturbations du courant-jet (Jet Stream) qu'elle entraîne sont des faits historiques inédits depuis l'aube de la civilisation humaine. La digression historique de M. Desloges ne tient .pas compte de ces événements contemporains. Ceux-ci sont causés par l'augmentation de la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère amplifiant l'effet de serre. C'est un effet anthropique bien connu. Aussi, j'invite notre historien à écouter cette courte vidéo fort éclairante (en anglais) sur les anomalies du courant-jet que subit actuellement l'hémisphère nord de notre planète: https://bit.ly/2LUlKdp

  • Jean Richard - Abonné 27 juillet 2018 09 h 38

    Météo ou climato ?

    Les caprices de la météo ? J'ignore d'ou vient le titre, mais il ne correspond pas au contenu de l"article. La météo s'intéresse au court terme, selon des « repères temporels » déterminés : le jour et la nuit, un cycle fixe, et les ondulations atmosphériques dont la fréquence (une sorte de repère temporel) et l'amplitude (repère spatial) ne sont pas fixes mais variables. Et pour compliquer encore les choses, il y a les ondes longues et les ondes courtes, la fréquence des premières pouvant durer plusieurs jours alors que les secondes passent plus rapidement (parfois moins d'un jour).

    À l'opposé de la météorologie, la climatologie s'intéresse au long terme. En climato, on pourrait quasiment dire qu'il y a trois catégories de repères temporels : les faux cycles, arbitraires, le cycle des saisons et les longs cycles, qu'on arrive mal à les circonscrire, les données suffisantes pour y arriver faisant défaut.

    Les repères temporels arbitraires ? On pense immédiatement au mois. Le mois ne correspond à aucun cycle atmosphérique naturel. Alors, quand les médias nous serinent que nous avons eu le mois de juillet le plus chaud des 30 derniers années, ça ne veut pas dire grand chose. On pourrait de façon tout aussi arbitraire décider de déplacer les bornes des comparaisons mensuelles (du 15 au 15 de chaque mois par exemple) pour arriver à des résultats sensiblement différents. Le même arbitraire vaut aussi pour les données quotidiennes. En été, les comparaisons de température (minimale et maximale) ne se font pas de minuit à 23 h 59 mais de 2 heures à 1 h 59 la nuit suivante.

    Il reste enfin les longs cycles (climatologiques). Leur existence est généralement admise, mais faute de données précises, on doit avoir recours à diverses méthodes, souvent imprécises, pour essayer de les définir. Or, la tâche n'est pas facile et il reste beaucoup de travail à faire. Or, sous la pression politique, on a tiré des conclusions hâtives qui pourraient compromettre la recherche.

  • Julie Bouchard - Abonnée 27 juillet 2018 09 h 43

    climat

    bravo pour cet article documenté et mesuré