Les Casques blancs en Syrie: propagande ou réalité?

Un Casque blanc évacue l’un de ses collègues après un bombardement dans la Ghouta orientale en mars 2017.
Photo: Abdulmonam Eassa Agence France-Presse Un Casque blanc évacue l’un de ses collègues après un bombardement dans la Ghouta orientale en mars 2017.

Les images de la guerre en Syrie ont été dominées par des représentations de cette guerre dans lesquelles les Casques blancs (CB) ont joué un rôle majeur. S’il est vrai qu’il y a des volontaires héroïques qui travaillent avec les CB, l’entreprise elle-même a une fonction géostratégique moins glorieuse, centrée sur la production d’images visant à justifier les interventions militaires en Syrie.

Les grands médias internationaux et locaux ont rejeté du revers de la main les critiques formulées envers les CB syriens, les considérant comme de la propagande russe relevant des « théories du complot » et faisant le jeu du régime syrien et de la Russie. Ces accusations sont rarement accompagnées d’une discussion des faits empiriques rapportés par les critiques des CB. Mais qu’en est-il, vraiment ? Les deux synthèses critiques de la controverse qui nous ont semblé les plus complètes sont celles de Max Blumenthal, et surtout celle de la Transnational Foundation for Peace and Future Research. Il ressort de ces analyses ce qui suit, et qui est bien documenté.

Le fondateur des CB est un militaire britannique nommé James Le Mesurier. Sur le site de l’organisation MayDay Rescue, qu’il a aussi mise sur pied, il se décrit lui-même comme ayant été impliqué dans « des activités de stabilisation dans le secteur de la sécurité ». En suivant les liens entre les diverses entreprises liées à Le Mesurier (Olive Group, Constellis, Blackwater devenue Academi), on comprend mieux le sens de cette description. C’est le secteur des sociétés militaires privées qui interviennent dans l’ombre de l’armée américaine dans les zones de turbulence, quelquefois de façon clandestine, en employant des mercenaires. Blackwater était présidée par Dick Cheney, instigateur de sa guerre en Irak avec fabrication de fausses preuves de possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive. Le fait que les CB ont été évacués de Syrie grâce aux bons offices d’Israël en dit long sur les alliances tissées sur le terrain entre les divers acteurs politiques.

Les CB ont travaillé de façon très étroite avec l’organisation Syria Campaign, dont l’action s’inscrit dans la stratégie infructueuse de « changement de régime » de Washington. La Syria Campaign visait à encourager une intervention militaire américaine contre le gouvernement syrien. Tant la Syria Campaign que les CB ont mis la demande d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie au coeur de leurs revendications. Rappelons que c’est l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne qui avait permis la réalisation du scénario libyen de changement de régime, et le chaos à grande échelle qui en est résulté.

De son côté, le programme britannique d’information alternative UK Column News a compilé des images vidéo incriminantes. Ce reportage inclut entre autres des vidéos montrant des membres des CB en uniforme, armés, et participant, avec l’organisation djihadiste Jabhet Al Nosra, à des démonstrations de force. D’autres images montrent des CB se féliciter ouvertement de la mort de journalistes qui travaillent pour le gouvernement syrien.

Alors que les CB insistent sur leur site pour dire qu’ils sont indépendants des gouvernements impliqués dans la guerre en Syrie, le porte-parole du département d’État américain, Mark Toner, a admis que son gouvernement leur a fourni 23 millions de dollars. Le Foreign Office britannique a aussi été un fournisseur de fonds majeur. Ces deux gouvernements ont été lourdement impliqués dans la stratégie de « changement de régime » en Syrie.

Des images pour la propagande

On voit donc que si ce groupe sauve des vies, c’est surtout l’orientation politique de son action qui pose problème. Les images que l’organisation des CB produit étant distribuées à l’échelle internationale en dépit de leur véracité douteuse, elles constituent un élément fondamental du récit dominant sur le conflit, récit généralement repris de façon non critique par la grande presse, visant à donner un vernis moral à la stratégie américaine en Syrie.

Un exemple : la présumée attaque chimique à Douma en avril 2018. Même Robert Fisk, qui a visité la ville après l’attaque présumée, explique qu’il n’y a pas de preuves tangibles d’attaque chimique. Une rumeur lancée par les CB a provoqué une réaction de panique, et c’est cette réaction qui a été filmée et distribuée dans le monde entier. Les CB avaient aussi affirmé, sans preuve, que c’est le régime syrien qui avait bombardé un convoi de l’ONU de denrées alimentaires qu’il avait lui-même coordonné, affirmations reprises intégralement par le gouvernement américain.

On est loin, ici, de l’amateurisme de la fameuse mise en scène utilisée lors de la première guerre du Golfe, dans laquelle on avait prétendu que des soldats irakiens avaient jeté à terre des nouveau-nés dans un hôpital koweïtien pour voler les incubateurs. Tout était faux, mais la stratégie avait marché et cette mise en scène avait contribué à mettre l’opinion publique américaine du côté de l’intervention militaire. Le parallèle saute aux yeux, mis à part le niveau de sophistication. Il s’agit là d’une propagande orwellienne ahurissante, quand on en prend conscience…

23 commentaires
  • Yann Leduc - Abonné 26 juillet 2018 01 h 42

    Guerre et propagande

    Les Casques blancs risquent leur vie pour sauver des vies pendant que leurs familles et leurs compatriotes de l'opposition se font bombarder, massacrer, torturer, violer par centaines de millier depuis 7 ans par la dictature d'Assad (voir les rapports de Human right watch et d'Aministie internatinale) et vous vous attendiez à ce qu'ils restent neutre face au régime ? Hé bien, non, les Casques blancs ne sont pas la Croix-Rouge,ni Jésus pour tendre l'autre joue, ils subissent les horreurs de la guerre depuis le début alors évidemment qu'ils dénoncent le régime de terreur d'Assad et qu'ils souhaitent son renversement. Il n'y a pas de preuve d'attaque chimique en Syrie ? Il n'y a pas de preuve qu'il n'y en a pas eu non plus. Les inspecteurs sont arrivé au moins 1 semaine après l'attaque présumée. Si le Régime a fait une attaque au gaz, il a eu amplement le temps de la cacher non ? De la propagande et de la violence il y en a, à divers degré, dans tous les camps (Régime Assad, État islamique, Front Al Nosra, milices Kurdes, Armée syrienne libre), on appelle ça la guerre. Parlant de guerre, c'est la Triple-Alliance (Assad-Russie-Iran) qui l'a "gagné", mais à quel prix ? À quand le Tribunal pénal international pour les criminels de guerre ? Il y a pire que les Casques blancs ...

    • Gilles Théberge - Abonné 26 juillet 2018 09 h 27

      De toute évidence, vous avez pris parti... Je ne vous le reproche pas.

      Mais êtes-vous bien certain de votre position? Dans toute guerre, il y a des menteurs. Celle-là aussi.

      Moi j’incline à penser que le fait que ce soit soutenu financièrement par les gouvernements Britannique et Américain, me laisse un goût désagréable dans la bouche. Bush, Blair, Cheney, Rumsfeld... Pouah!

      Ils ont tellement menti que je ne les crois plus du tout.

    • Pierre Fortin - Abonné 26 juillet 2018 10 h 17

      Monsieur Leduc,

      Peut-être que de lire l'article de Max Blumenthal auquel Monsieur Antonius fait allusion vous donnera un point de vue plus approfondi sur la propagande de guerre depuis le début de ce siècle :

      https://www.alternet.org/world/inside-shadowy-pr-firm-thats-driving-western-opinion-towards-regime-change-syria

    • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2018 10 h 48

      M. Leduc,

      Les « casques blancs » djihadistes ne sont pas apolitiques. Ils semblent qu’ils ont fait partis d’une campagne de propagande afin de discrédité les ennemis des Américains et d’Israël. Ce n’est pas surprenant, la CIA et le Mossad excellent de ce genre d’opérations secrètes.

      Pour ceux qui veulent faire un retour en arrière, en 2014, Barack Obama avait ordonné à la CIA de pondre un programme pour armer et équiper les rebelles du régime syrien de Bashar al-Assad. Après de 5 milliards de dépense pour créer une armée de 15 000 combattants, ils avaient seulement 4 ou 5 recrues, et où leur capacité de combat et leur allégeance étaient sérieusement mise en doute. Selon un officiel de ce programme, leur idéologie n’était pas 100% vouée à la position américaine.

      Dans leur empressement à vouloir empêcher l’influence russe et iranienne dans ce coin de la planète, ils ont créé et armé les futurs djihadistes de l’EI. Tous ceux qu’ils avaient entraînés, ainsi que leurs armes, se sont retrouvés aux mains de l’EI qui en a profité pour faire une campagne-éclair afin d’établir son Califat en Irak et en Syrie.

      Les Américains se sont repris dans cette guerre civile opposant les sunnites et les chiites, en créant ce groupe des casques blancs en secret. Les rebelles syriens sont des djihadistes et ils ont fait équipe avec les casques blancs. On a même parlé de prix Nobel de la paix pour ce groupe opérant en zone de guerre sous l’égide de l’aide internationale. Maintenant, notre adolescent en chef, Justin Trudeau, est fier d’en accueillir 50 avec leur famille qui fera un total de 250 Syriens.

      La ligne dans le sable mouvant du Moyen-Orient est toujours floue afin de différencier les combattants de la liberté des terroristes. On imagine que le tout est une question de perspective.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 juillet 2018 12 h 40

      Vous avez mauvaise mémoire, monsieur Leduc. Revisitez les interventions américaines en sous-mains en Amérique du Sud, en Irak, en Afghanistan. Les images vous révoltent? Dites-vous bien qu'elles sont faites pour ça et ne vous abreuvez jamais à une seule source...

  • Michel Lebel - Abonné 26 juillet 2018 06 h 59

    L'essentiel

    Un fait demeure: les Casques blancs semblent bien avoir sauvé beaucoup de vies. C'est l'essentiel. Pour le reste...

    M.L.

    • Mayra Dionne - Inscrite 26 juillet 2018 10 h 56

      « Semble » n’est pas un fait malheureusement. Cette image de casques blancs arborant fièrement le drapeau d’Al Qaida est plus qu’inquiétante.

      https://clarityofsignal.com/2017/02/27/massive-white-helmets-photo-cache-proves-hollywood-gave-oscar-to-terrorist-group/

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 juillet 2018 12 h 42

      "Semblent" est le mot-clé, monsieur Lebel. Est-ce suffisant?

    • Michel Lebel - Abonné 26 juillet 2018 18 h 13


      @ Hélène Paulette,

      N'étant pas sur le terrain, c'est tout ce que je peux dire. Une vie sauvée demeure une vie de sauvée, peu importe son affiliation politique.

      M.L.

  • François Beaulne - Abonné 26 juillet 2018 09 h 36

    Article éclairant

    Merci à l'auteur de nous apporter ce nouvel éclairage sur cette propagande orchestrée par les américains et leurs aliiés (ou plutôt devrait'on dire sous-contractants) pour nous ramener aux années de la guerre d'Irak et de celle d'Afghanistan: mêmes tactiques, même résultat désastreux!
    Le but de cet article n'est pas d'excuser les exactions du régime Syrien, qui ne sont davantage acceptables que celles des djihadistes alliés des britanniques et américains, mais de dénoncer cette désagréable habitude qu'ont certains protagonistes de cette sale guerre de présenter la situation de manière simpliste, caricaturale et manichéenne, en blanc ou en noir. Les bons américains et leurs alliées contre les méchants russes et Bashar-El Assad. C'est vraiment nous prendre pour des valises comme du temps de la guerre foide.
    Demandez aux chrétiens de Syrie ce qu'ils pensent de ces casques blancs. Je serais plus rassuré par leur réponse. D'ailleurs qui les a baptisés ainsi, comme pour leur conférer une sorte d'auréole d'angélisme saveur Hollywood?. Pour tirer l'affaire au clair pourquoi ne pas demander à l'ONU de vérifier qui sont ces gens? Trudeau a t'il décidé de les admettre sans les filtrer pour calmer Trump comme il l'a fait dans d'autres dossiers? Comme il le fait par sa désinvolture à laisser n'importe qui entrer par le chemin Roxham? Voilà une excellente occasion de démasquer les "Fake News"

    • Pierre Fortin - Abonné 26 juillet 2018 12 h 00

      Pour répondre à votre question « D'ailleurs qui les a baptisés ainsi, comme pour leur conférer une sorte d'auréole d'angélisme saveur Hollywood? ».

      Les White Helmets se seraient approprié le nom de l'organisation de secours argentine " Cascos Blancos ", un organisme qui relève du Ministère des Relations Extérieures argentin et qui est chargé de l'assistance humanitaire (http://cascosblancos.gob.ar/es/quienes-somos).

    • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2018 14 h 31

      Merci M. Fortin pour cette précision. En passant, ça doit être gênant pour les Argentins de partager le même nom que nos propagandistes de l'EI.

  • Mayra Dionne - Inscrite 26 juillet 2018 10 h 23

    Enfin un peu de vérité!

    Les gens oublient vite la propagande Iraquienne qui nous a été servie il y a quelques années. Il est dur pour beaucoup de voir à quel point on les leurre, car cela est d’admettre une certaine naïveté et c’est tout à fait comprenable.

    Cependant, sur les accusations d’utilisation d’armes chimiques par Assad, on en est encore aux allégations sans preuve infiniment répétés par tous et re-répétés sans fin, devenant aujourd'hui une vérité souvent inébranlable.

    Tous ceux sur le terrain ou ailleurs osant contester les versions officielles des grands médias sur la guerre en Syrie sont pro-Assad ou pro-Poutine, comme si leur précédente crédibilité ne comptait plus.

    Il y a une propagande folle et les Casques Blancs nous la sert sur un plateau d’argent.

    Oui ce monde est orwellien.

    • Pierre Fortin - Abonné 26 juillet 2018 19 h 26

      Vous nous dites « Il est dur pour beaucoup de voir à quel point on les leurre, car cela est d’admettre une certaine naïveté [...] ».

      Mark Twain disait « Il est plus facile de flouer quelqu'un que de lui faire comprendre qu'il a été floué ».

      Bien dit !

  • Nadia Alexan - Abonnée 26 juillet 2018 10 h 29

    Il faut se méfier de la propagande orwellienne.

    Merci monsieur Antonius pour cet article qui nous éclairent et nous prévient de la propagande américaine: Voici les origines des Casques Blancs: «C’est le secteur des sociétés militaires privées qui interviennent dans l’ombre de l’armée américaine dans les zones de turbulence, quelquefois de façon clandestine, en employant des mercenaires. Blackwater était présidée par Dick Cheney, instigateur de sa guerre en Irak avec fabrication de fausses preuves de possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive. Le fait que les CB ont été évacués de Syrie grâce aux bons offices d’Israël en dit long sur les alliances tissées sur le terrain entre les divers acteurs politiques.» Il faut se méfier de la propagande orwellienne.