Il y a 1400 façons d’être Autochtone

La petite Kheesul Seward participe à l’ouverture de l’Assemblée des Premières Nations, mardi, à Vancouver.
Photo: Darryl Dyck La Presse Canadienne La petite Kheesul Seward participe à l’ouverture de l’Assemblée des Premières Nations, mardi, à Vancouver.

Dans le débat sur l’appropriation culturelle soulevé par le spectacle Kanata, de Robert Lepage et Ariane Mnouchkine, il faut s’arrêter un instant sur l’objet du litige et se demander ce qu’est la culture autochtone. À la différence du débat précédent, portant sur les Noirs d’Amérique dans SLĀV, un autochtone ne se distingue pas par la couleur de sa peau…

Selon la définition laconique du dictionnaire Larousse, un autochtone est un individu « originaire du pays qu’il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays ». Dans la réalité canadienne, c’est beaucoup plus compliqué.

La Loi constitutionnelle de 1982 reconnaît l’existence de trois peuples autochtones : les Indiens d’Amérique du Nord, les Métis et les Inuits. Qui sont-ils ? Où vivent-ils ? Combien sont-ils ? Impossible de le dire avec précision, car les catégories administratives et les définitions officielles à ce sujet sont « contradictoires et truffées d’ambiguïtés », selon Yves-Emmanuel Massé-François, qui a déposé en 2016 un mémoire de maîtrise à ce sujet au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

Le recensement de la population canadienne et l’Enquête auprès des peuples autochtones de 2006 incluent dans leurs questionnaires des énoncés propres aux Autochtones. Quatre critères sont proposés : l’ascendance, l’identité, le statut légal autochtone et l’appartenance à une Première Nation ou à une bande reconnue. À l’intérieur des catégories « Ascendance » et « Identité », les répondants doivent préciser s’ils sont Indiens, Métis ou Inuits. À l’aide d’analyses statistiques, le chercheur a établi des patrons de réponses. Il en a répertorié plus de 1400. Malgré cette profusion, il y aurait encore des lacunes. Ainsi, un répondant déclarant une identité indienne au recensement ne peut pas être un « Noir ». « Et curieusement, un Noir peut se déclarer “Arabe” dans le même questionnaire », me confiait-il au cours d’un entretien en 2015.

Sur les 1400 façons d’être autochtone, laquelle est la plus significative ? Difficile à dire, d’autant plus que l’origine de cette confusion remonte à l’époque coloniale. Pour faciliter le travail des agents coloniaux, on crée les catégories « Indien » et « Sauvage » à la fin du XIXe siècle. En 1901 apparaît pour la première fois dans le recensement la triade Indien, Métis (half-breed) et Inuit (« Esquimau »).

Dans la conclusion d’une conférence prononcée au début de l’année 2014 sur la question, Massé-François parlait d’une « tradition épistémologique fissurée » et évoquait des problèmes de validité et de fiabilité des indicateurs concernant les statistiques des peuples autochtones du Canada. Le tout ébranle la notion même d’ethnicité. « Ce qu’on appelle “ethnicité”, ou dans le cas qui nous concerne “autochtonie”, doit d’abord être compris comme un processus et non comme une sorte d’essence qu’on peut encapsuler dans une catégorie. » En effet, un groupe ethnique est toujours en transformation.

La Loi sur les Indiens

Le Canada a appliqué en 1876 la Loi sur les Indiens, qui a servi d’inspiration à la politique d’apartheid en Afrique du Sud, comme le rappelle sur toutes les tribunes le rappeur Samian. Une loi qui fait pratiquement l’unanimité contre elle. Mais si on voulait l’abolir — ça a été tenté en 1969 —, on se couvrirait d’opprobre puisque cette loi accorde certains privilèges aux membres des Premières Nations.

Des réformes ont été appliquées depuis les années 1980 dans le but de mieux refléter la réalité. Comme l’explique l’Encyclopédie canadienne, « le projet de loi C-31 redonne le statut d’Indien aux personnes qui l’ont perdu pour des motifs discriminatoires et accorde aux bandes le contrôle de l’appartenance à leur communauté. Les bandes peuvent avoir dans leurs rangs des membres qui ne sont pas Indiens, mais les subventions accordées par Affaires autochtones et Développement du Nord Canada étant calculées en fonction du nombre de membres indiens, les bandes sont ainsi encouragées à ne compter qu’un nombre minimal de membres non indiens. » De plus, la Loi continue de refuser le statut d’Indien aux enfants d’une femme dont le statut a été rétabli par le projet de loi C-31 qui désire se marier avec une personne qui n’a pas le statut d’Indien.

Bref, il n’est pas simple de distinguer un Autochtone d’un allochtone. Ici encore, s’aventurer sur le chemin de la pureté de la race est risqué.

Moi-même, qui ai participé à la marche Innu Meshkenu de Stanley Vollant entre 2010 et 2015, j’ai dû me poser une question : me suis-je approprié indûment l’histoire autochtone en voulant la rendre publique ? Si oui, je l’ai fait en toute naïveté dans un élan d’ouverture culturelle. Notre documentaire réalisé par une équipe de Blancs (Stanley Vollant. De Compostelle à Kuujjuaq, Nova, 2016) aurait-il dû être laissé aux mains de réalisateurs indiens ? Aurait-il été plus socialement acceptable ? Même chose pour la biographie du chirurgien autochtone que j’ai signée : aurait-elle dû être rédigée par un sang-pur ?

Franchement, je ne crois pas. Dans la démarche de tout auteur et de tout artiste, il y a un moment à saisir dans l’air du temps. Une inspiration. Et dans le cas présent, il y avait un appel franc au dialogue. Dans son Chemin innu, le Dr Vollant alimentait une philosophie inclusive : interculturelle, intergénérationnelle et égalitaire.

S’il faut reconnaître que les Amérindiens ont été malmenés par les autorités coloniales et qu’ils ont été mal représentés dans nos livres d’histoire — et qu’ils sont toujours sous-représentés dans plusieurs sphères de la société, y compris artistique —, il n’est pas simple de trouver des solutions.

« Seule l’histoire n’a pas de fin », écrit Baudelaire. Ne laissons jamais sécher l’encre qui sert à l’écrire afin qu’elle soit constamment revisitée. Elle reflétera mieux alors la culture de notre nation, plurielle, tolérante et ouverte sur le monde.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2018 03 h 17

    Baudelaire s'est trompé...

    « Seule l’histoire n’a pas de fin », écrit Baudelaire ?
    Pardon Monsieur Sauvé, cet auteur et philosophe s'est trompé...
    Depuis que je m'intéresse à ce que les "dominants" font de manière chronique aux "dominé(e)s", j'ai compris que la bêtise et l'ethnocentrisme de l'Homme n'ont pas non plus de fin.

    Mes amitiés les plus républicaines, Monsieur Sauvé.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2018 09 h 55

    C’est à en perde son latin

    Bon. On ne veut pas abolir la Loi sur les Indiens à cause des privilèges accordés. On imagine que ne pas payer d’impôts, de taxes, de cotisations en plus de recevoir des argents du gouvernement supplantent le fait de vivre dans des prisons à ciel ouvert (réserves) et où l’émancipation socioéconomique et politique est impossible et ne sera jamais au rendez-vous. À moins que ce soit seulement les chefs qui veulent entretenir cette forme d’apartheid indécent en 2018 afin de s’emplir les poches et vivre aux frais de la princesse.

    Le statut autochtone semble être basé sur la pureté raciale qui inclut les Blancs (métis) mais pas les autres races. Comment ne pas parler de racisme lorsque la prémisse du statut autochtone est raciste. C’est à en perde son latin.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 26 juillet 2018 10 h 34

    «Sur la piste du Canada errant» (1)

    Il faut lire ce livre de Jean Morrisset pour comprendre certains chemins façonnés par notre Histoire dont il faudrait se rappeler.

    "Issu du métissage avec la terre et avec l’homme de l’Amérique première, le Canadien (Note: dans le sens de «Canayen») se distingue comme un des tout premiers ressortissants du Monde Nouveau. Un des tout premiers Amériquains ayant acquis, à l’étonnement des Européens, une langue et une culture créoles s’inscrivant parmi les plus éloignées de l’esprit du Vieux Continent. Rejeté ou troqué par la France, conquis ou subjugué par l’Angleterre, le Canadien sent bien qu’il ne doit rien ni à l’une ni à l’autre [...] Telle est la mouvance dont procède l’identité canadienne. Et dont l’idée de Québec, mise en œuvre depuis les années 1960, ne représente qu’une variation de circonstance pour en constituer l’expression politique contemporaine.

    [...]

    Les Canadiens ont créé leur propre langage, pour lequel il existe des dictionnaires et de nombreux écrits ; les Canadiens ont créé au gré de leurs jongleries leurs propres représentations symboliques et totémiques (le castor, la feuille d’érable, la chasse-galerie, etc.), tout en répondant à l’invitation de l’espace, devenant ainsi coureurs de bois, traitants, bateliers, forestiers, voyageurs et quoi encore. Enfin et surtout, ils ont établi avec les Indiens un rapport pactisant sans lequel ils n’auraient certainement pas pu, aux périodes clés de l’histoire, demeurer en existence.
    « Un jour, rapporte Georges Dugas, un Sauvage du Nord-Ouest disait à un Canadien : “Vous autres, vous êtes nos amis, parce que vous ne nous trompez pas et que vous vivez avec nous comme des frères. Les autres nations viennent à nous comme des maringouins : un maringouin arrive, suce le sang et puis s’en va ; voilà ce que font les étrangers qui viennent dans notre pays ; ils nous arrachent ce que nous avons, et ensuite ils s’en vont."

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 26 juillet 2018 10 h 39

    «Sur la piste du Canada errant» (2)

    Or l'Histoire aura désuni nos peuples...

    "Le 5 novembre 1981, le gouvernement central s’entendait avec neuf provinces sur dix pour mettre au point un projet de rapatriement constitutionnel d’où furent exclus le gouvernement de la Province of Quebec et l’ensemble des Nations autochtones.
    Les commentaires que formulent plus tard Georges Erasmus – président de l’Assemblée nationale du Dènendeh – et René Lévesque – président de l’Assemblée nationale du Québec – résument toute la situation :
    Nous venons d’être les témoins d’une Grande Convention raciste qui nous ramène directement aux portes de l’histoire de ce pays, affirme Georges Erasmus. […] [L]es Anglais viennent de refaire leur numéro contre les Francos et les Autochtones.

    Georges Erasmus adresse alors à René Lévesque un urgent plaidoyer d’une fermeté véhémente pour que Québécois et Autochtones allient leurs forces et fassent front commun contre le processus constitutionnel en cours :

    Nous les Autochtones, déclare-t-il, avons été, avec le Québec, poussés sous le tapis du pays que Trudeau et ses comparses des provinces anglaises viennent de constituer. J’en appelle au gouvernement et au peuple du Québec, et à René Lévesque en particulier, pour qu’ils fassent connaître leur réaction à ce sujet et pour qu’ils expriment leur sentiment quant aux droits des populations aborigènes à l’autodétermination.
    Je mets au défi le peuple du Québec – si, de fait, ce peuple croit en l’autodétermination : c’est maintenant que le temps est venu d’appuyer le Peuple aborigène. Ce n’est pas le moment pour nous de rester séparés et de nous diriger individuellement vers la défaite. C’est maintenant qu’il faut agir. L’heure vient de sonner. Nous les Autochtones avons besoin de l’appui du Québec au cours des heures qui viennent. Nous avons besoin de l’appui du peuple québécois.
    Le pays est dans un état d’urgence nationale qui commande aux Autochtones et aux Québécois de mettre leur force en commun.

    Le Québec refuse son appui.

  • Gilles Théberge - Abonné 26 juillet 2018 13 h 09

    Ça y est, toutes ces histoires d’indien vont retomber dans l’oubli, Robert Lepage venant d’annoncer la fin de Kanata...

    Mais je m’étonne, Mike Ward avait reçu plus de soutien des siens...

    Mais, qu’est-ce que cette colonie artistique, sans colonne vertébrale ?