Au-delà de «SLĀV»

Le spectacle «SLAV» proposait une revue théâtrale basée sur les chants traditionnels afro-américains recueillis par John et Alan Lomax dans les années 1930.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le spectacle «SLAV» proposait une revue théâtrale basée sur les chants traditionnels afro-américains recueillis par John et Alan Lomax dans les années 1930.

Le mot SLĀV devient emblématique d’une polémique qui agite fortement les consciences. Il témoigne en fait d’un malaise qui habite non seulement la société québécoise, mais qui est également présent dans de nombreuses sociétés à l’heure actuelle.

Le Canada a depuis longtemps reconnu la nécessité de s’adapter à un monde nouveau qui se développe sous nos yeux. Dès les années 1970, on se met à parler de « multiculturalisme ». Ce monde nous interpelle fortement parce qu’il est radicalement différent de celui qui pouvait caractériser avec une stabilité relative des valeurs, des us et des coutumes, la plupart des sociétés avant l’avènement du XXe siècle et maintenant du XXIe.

Ce nouveau siècle dans lequel nous sommes entrés depuis bientôt une vingtaine d’années radicalise encore plus le type de questions interculturelles que le spectacle SLĀV a pu soulever.

Le monde actuel est radicalement différent même de celui du siècle passé parce qu’il signifie l’interpénétration et la coexistence d’individus issus de cultures fort différentes les unes des autres.

L’après-Seconde Guerre mondiale nous avait permis de vivre ici au Canada un phénomène d’une certaine ampleur, celle de l’arrivée de nombreux immigrants venus essentiellement d’Europe. Des exils forcés par une haine et une discrimination sans précédent dans l’histoire occidentale. Puis sont arrivées les vagues successives de Chinois, de Vietnamiens, de Haïtiens, parmi tant d’autres venus ici avec chacun des histoires singulières.

Tous ces individus sont porteurs de valeurs qui bousculent la donne et qui nous amènent à nous poser plus que jamais les questions relatives à l’apport des cultures les unes aux autres et aux dispositifs politiques et culturels afférents.

Il faut d’abord reconnaître ce fait que, de décennie en décennie, la culture se transforme, ainsi que la politique. Il est impossible dans ces domaines de s’accrocher à des façons de penser et de faire qui appartiennent à une autre époque.

Un malaise

Pour ma part, j’ai éprouvé un certain malaise en découvrant la une du D Magazine du Devoir le 23 juin dernier. On y voyait une photo de Robert Lepage et Betty Bonifassi, tous deux fixant l’objectif avec un air de martyr et de peur inscrit dans leur gestuelle et leur regard.

Puis, le titre pouvait attirer notre attention : « Pour que résonne la mémoire des asservis ». Je me suis demandé ce que c’était que cette « mise en scène ».

 
À mes yeux, ce qui s’annonçait tenait de la spectacularisation de faits historiques qui se prêtent mal à ce type de dispositif. Il est très difficile et très complexe de mettre en scène la douleur et l’abus, même quand il s’agit de quelque chose que l’on connaît bien, ou que l’on pense connaître parce qu’on partage une certaine histoire ou la même couleur de peau. La musique noire américaine a elle-même évolué vers des formes extrêmement sophistiquées et novatrices, que l'on pense à Thelonius Monk, Cole Porter, Billie Holiday, Mahalia Jackson, Cecil Taylor ou Aretha Franklin.
 

L’annulation du spectacle par le Festival international de jazz de Montréal est néanmoins regrettable. Il aurait fallu à mon humble avis plutôt laisser vivre ce spectacle, tout en mettant sur pied une série de débats publics sur les questions soulevées. Des débats avec des penseurs et artistes ayant réfléchi aux questions soulevées de longue date et avec des points de vue étoffés.

Malheureusement, certains spécialistes du jazz vous diront qu’ils ont abandonné ce festival depuis longtemps vu son orientation essentiellement commerciale. Les médias, dans leur ensemble, se sont investis dans cette « affaire », certains en utilisant des mots nouveaux pour eux, comme le concept d’appropriation véhiculé à tort et à travers.

Expo au MBAM

Par ailleurs, l’exposition en cours au Musée des beaux-arts nous permet d’explorer diverses facettes de ces questions épineuses.

L’exposition D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face d’hier à aujourd’hui est un assemblage plutôt téméraire, certains pensent gratuit, d’oeuvres de Picasso, d’oeuvres africaines d’époque et d’oeuvres contemporaines d’artistes de descendance africaine. On peut se demander où est le lien vraiment entre Picasso et l’art contemporain africain.

Pour sa part, Picasso primitif, l’exposition (au titre malheureux, par ailleurs) présentée à l’origine au Musée du quai Branly à Paris et adaptée par le Musée des beaux-arts, présentait avec un réel esprit d’investigation les liens entre Picasso et les arts africains et océaniens en circulation à son époque. Au MBAM, dans la plupart des oeuvres contemporaines montrées, aucune presque ne commente directement l’oeuvre de Picasso comme aurait pu le faire le grand artiste afro-américain Fred Wilson par exemple.

Par ailleurs, les artistes utilisent des formes qui se pratiquent aujourd’hui sur tous les continents — peinture, photographie, sculpture, etc. — pour explorer différentes facettes de leur histoire ou de la contemporanéité. S'il s'agissait d'admettre les artistes de la diaspora africaine au musée, cette idée a cours depuis longtemps en Occident, au moins depuis les années 1980, pour ne citer que Les Magiciens de la Terre, Africa Remix, et plus récemment les expositions à la Fondation Vuitton à Paris en 2017, et à New York, toujours avec plus ou moins d'acuité, Primitivism in 20th Century Art, ou The Short Century: Independance and Liberation Movements in Africa. Ici, le Musée des beaux-arts n’innove en rien et, par conséquent, aurait pu davantage prendre appui sur la recherche dans ce domaine.

En fin de compte, il s’agit surtout d’une vaste scénarisation basée sur la production d’effets, que ce soit dans le choix des oeuvres ou dans le design de l’exposition. Malgré tout, cela semble plus acceptable ici au musée qu’au théâtre. Il est vrai qu’il n’est pas ouvertement question ici des heures sombres de l’humanité. Le discours officiel est par ailleurs tout aussi empreint d’humanisme compatissant et d’empathie souhaitée que celui du TNM quant au spectacle d’Ex Machina.

En réalité, cet humanisme compatissant ne fonctionne plus. Il convient à une société canadienne qui se veut bienfaisante avec son concept de multiculturalisme, avec l’idée de tolérance qui l’accompagne. Mais l’heure n’est plus à la tolérance. Il faut agir et construire un monde nouveau, ce qui implique une évolution culturelle considérable, un changement de mentalités et une ouverture réelle à l’autre. Il faut ensemble construire cet horizon nouveau.

Comment ? En mettant en place des dispositifs culturels et institutionnels qui reposent sur un véritable esprit de recherche, de rigueur et d’innovation sur le plan des idées et des formes. En valorisant l’excellence plutôt que la complaisance ou un esprit bien-pensant. Il faut ainsi construire une cosmopolitique qui aille au-delà du cosmopolitisme à la québécoise, ou du multiculturalisme à la canadienne.

Au Québec, en ayant cet esprit-là, nous avons réalisé une réelle révolution dans les années 1960 et 1970, avant de subrepticement glisser vers une société de confort et de matérialisme, une société du spectacle. Il est temps de bouger à nouveau.

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NDLR: Quelques informations supplémentaires ont été ajoutées à ce texte après la mise en ligne.

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