En attendant la jeunesse et autres misères du militantisme

«Nous atteindrons l’indépendance quand nous aurons une conscience et une culture collectives, une activité publique et politique plus élargie», selon l'auteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Nous atteindrons l’indépendance quand nous aurons une conscience et une culture collectives, une activité publique et politique plus élargie», selon l'auteur.

Il y a quelques semaines de cela, au cours d’un événement citoyen portant sur le sujet, on m’invitait à prendre la parole, moi, un jeune, sur la jeunesse dans le militantisme indépendantiste. Je dois dire que j’étais interloqué, quoique pas surpris. Il faut le répéter : la jeunesse n’étant pas synonyme d’idées nouvelles et plus rarement d’idées réfléchies sur l’époque, elle qui est par défaut inexpérimentée dans la vie civile et politique, je ne voyais pas la pertinence d’un propos à partir du point de vue de « simple jeune ». Il me semblait que cette invitation dissimulait un fait assez anodin, mais qui en dit long sur un problème que nous avons dans nos milieux militants.

Cette impression part d’un certain fétichisme de la diversité, qui comprend lui-même un fétichisme de la jeunesse. Fétichisme que j’ai croisé trop souvent. Ce que j’entends par là, c’est que les mouvements et les partis sont davantage fascinés par des catégories d’individus que par les individus eux-mêmes. Plus par l’image qu’ils dégagent ou la représentation qu’on en a dans l’opinion, dans les médias, que par la compétence et le mérite respectifs de ces personnes. Un bel exemple de tout ça est cette fascination du jeune.

On parle beaucoup de la jeunesse et même beaucoup trop dans les partis et les différents milieux militants. La question « mais où sont nos jeunes ? » revient inlassablement, et malheureusement sans jamais parvenir à des réponses arrêtées ni à des réflexions sortant des sentiers battus.

Si on la cherche, c’est qu’elle ne se fait pas présente. Voilà qui nous renvoie au sujet de la dépolitisation de notre jeunesse nationale.

D’emblée, ne nous voilons pas la face, il est toujours bien vu pour toute organisation politique d’abriter en son sein un mouvement de la jeunesse animé et dynamique. C’est pour cette raison que les partis ont eu tendance à se doter de structures qui ont eu pour vocation d’offrir un espace propre à l’impétuosité de cette jeunesse énergique, que cela prenne forme par des conseils jeunesse, des forums jeunesse, ou encore des comités jeunesse. Cette solution a fonctionné pour un temps, quand l’esprit de cette institution était vivant et que les jeunes ne se limitaient pas à ces seuls espaces dans leur mouvement.

Il faut le dire, quand la jeunesse était encore politisée, que sa culture et son fort entrain politique étaient présents, cela devait être canalisé au sein de structures que je viens d’énoncer, mais cette époque est terminée.

Aujourd’hui, ces espaces de la jeunesse ressemblent plus à des écuries ou des tremplins mondains plus ou moins festifs, où l’on tient mieux en bride cette jeunesse […]. C’est comme ça qu’on l’a domestiquée dans nos milieux militants. C’était inévitable, elle est devenue sans attrait, à l’image de nos politiciens de carrière : moribonde, racoleuse, calculatrice et servile, voilà mon triste constat. Cela a corrompu la jeunesse militante et rebuté les autres à s’engager.

Faire le bilan de la jeunesse

Pour compenser cela, on a tenté de la séduire non pas en allant à sa rencontre, mais en flirtant avec l’image qu’on s’en faisait : que ce soit à l’aide de gadgets, des réseaux asociaux, d’un vocable potache, tout en simulant ou en mettant en avant des idées progressistes.

Pourtant, la jeunesse, si nous sommes honnêtes, n’est pas toujours garante de l’avenir, elle ne rime pas toujours avec progrès ! Voici l’attitude et la démarche que nous avons eues jusqu’à présent envers elle : nous avons mis un espoir crédule en cette jeunesse militante, nous l’avons mythifiée. Nous disons nous battre pour les générations futures, mais les faits et l’idéologie que nous avons d’elle nous indique le contraire. Nous n’avons pas fait sérieusement le bilan de la jeunesse.

Ma génération

Les gens de ma génération sont le fruit de notre société médiatique et hédoniste. Ils sont en grande partie centrés sur eux-mêmes et engourdis par la société de consommation. L’alpha et l’oméga de la vie au Québec se font entièrement dans le cocon des instruments de l’État.

C’est si vrai que, dans ce parc humain, on peut être élevé dans un CPE et finir sa vie par injection létale… En attendant l’indépendance du Québec, nous vivons dans les Résidences Soleil de l’histoire.

Si, en tant que société, nous avons délaissé nos vieux dans ces mouroirs au sigle technocratique de CHSLD, il en va du même cas figure pour les jeunes où les écoles primaires et secondaires sont trop souvent utilisées comme enclos où l’on envoie paître les enfants mal-aimés.

Ces jeunes deviennent souvent immatures émotionnellement, intriqués dans des perceptions et des illusions de cette société de consommation, englués dans un nihilisme, colonisés par des complexes sociaux qui dépassent souvent leur entendement.

On en conviendra, il est difficile d’attendre d’eux une participation saine à la vie collective.

Culture collective

Ne désespérons pas, il existe des solutions : je l’ai évoqué plus haut, nous devons aller à la rencontre des jeunes, et non pas seulement par de simples comités ou par des voeux doucereux, mais à leur rencontre physique. Nous atteindrons l’indépendance quand nous aurons une conscience et une culture collectives, une activité publique et politique plus élargie. Voilà une solution de solidarité. […] Nous devons entreprendre l’édification d’un urbanisme politique. Prenons exemple sur la Suisse et ses myriades d’assemblées où le peuple se tient debout dans les agoras qui ont fait son histoire.

Une autre solution sera de répondre impérativement à la soif de verticalité des jeunes. Leur soif d’idéal ! Existe-t-il un autre projet au Québec que son indépendance ? En dehors de la gestion libérale et de l’intendance technocratique de notre fatigue culturelle, quel destin avons-nous ?

Les jeunes s’attendent à de l’audace de leurs mentors, les plus vieux doivent devenir des modèles sur lesquels on peut s’émuler. Les jeunes ne veulent pas être confirmés dans la médiocrité de leur vie privée ni servir de potiche. Ils veulent être transportés par l’effervescence de la nation, comme ce fut plus ou moins le cas en 2012. Nous devons chercher à retrouver un sens plus profond et une démarche radicale de notre quête d’indépendance politique, elle se doit d’être un chantier de décolonisation des esprits.

Un militantisme digne de ce nom s’incarne dans une quête de sens chargée de romantisme et d’audace, il frôle le mysticisme. C’est une incontournable démarche d’ascèse collective et personnelle pour retrouver nos vertus de justice, d’intégrité, de solidarité, de courage. Sans cela, point de liberté.

26 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 juillet 2018 04 h 53

    Pour attirer les jeunes, il faudrait se débarrasser du conformisme ambiant.

    La mobilisation des jeunes en 2012 n'a pas été inspirée par les partis politiques, mais par les jeunes eux-mêmes. Les partis politiques se baignent dans le conformisme. Ils ne veulent pas vraiment changer le système capitaliste sauvage pour le bien commun. Les jeunes ne sont pas dupes. Ils savent que si les scrutins pouvaient changer quelque chose, ils seraient illégaux!
    Pour vraiment inspirer les jeunes, il faudrait une vision d'une société plus solidaire et plus juste. Il faudrait envisager une société qui n'est pas servile aux exigences mercantiles qui accaparent chaque aspect de notre vie. Nous avons besoin d'une Révolution tranquille, comme celle des années soixante, avec une vision citoyenne de la société.

    • Christian Roy - Abonné 23 juillet 2018 10 h 53

      Je crois que la mobiliation des jeunes en 2012 n'était fondée que sur des intérêts corporatistes et mercantiles. Une fois les concessions obtenues, tout le monde est rentré dans ses terres, à part quelques exceptions. Les enjeux auxquels nous faisons face nous échappent. Notre monde est complexe et il tient miraculeusement encore la route. Pour combien de temps encore ? Au fond, chacun pâti d'un sentiment d'impuissance. Je suis bien d'accord avec le diagnostic de l'auteur: "Les gens de ma génération sont le fruit de notre société médiatique et hédoniste. Ils sont en grande partie centrés sur eux-mêmes et engourdis par la société de consommation. L’alpha et l’oméga de la vie au Québec se font entièrement dans le cocon des instruments de l’État. (...) Ces jeunes deviennent souvent immatures émotionnellement, intriqués dans des perceptions et des illusions de cette société de consommation, englués dans un nihilisme, colonisés par des complexes sociaux qui dépassent souvent leur entendement. On en conviendra, il est difficile d’attendre d’eux une participation saine à la vie collective." Ce jeune est lucide. Les jeunes sont le reflet de leur société. Je pense que les idéaux de solidarité et de justice sociale sont bien connus mais qu'ils ne font pas le poids face au mécanisme de défense que constitue l'adulescente et le conformisme paralysant. Oubliez la révolution !

  • Aline Tremblay - Abonnée 23 juillet 2018 07 h 07

    Votre texte fait ma journée

    Je suis de la génération des ainées toujours engagée dans l'action militante sociopolitique, la retraite, sous cet angle, m'étant toujours apparue une aberration. À travers mes nombreux engagements, j'ai assisté à la mise en place de ces comités jeunes sans conviction que c'était là ce qu'il fallait faire. Intuitivement, cette idée me semblait un faux fuyant. Je souhaite que votre réflexion serve de pierre d'assise pour un redressement de l'action militante sans âgisme dans le mouvement indépendantiste.

    Ce qui fait particulièrement ma journée c'est votre appel à l'exercice de la liberté à travers l'indépendance politique du Québec essentielle pour l'épanouissement individuel et collectif lui-même essentiel pour un redressement de notre monde.
    «Nous devons chercher à retrouver un sens plus profond et une démarche radicale de notre quête d’indépendance politique, elle se doit d’être un chantier de décolonisation des esprits.» Merci !

    • Bernard Dupuis - Abonné 23 juillet 2018 10 h 33

      Ne trouvez-vous pas votre titre des plus bisares? Que voulez-vous dire par « Votre texte fait ma journée »? Il y a une expression anglaise qui dit « To make my day ». En français, nous pouvons dire : « Votre texte me réjouit énormément » ou encore « Votre texte me fait le plus grand bien ». Il me semble que l’expression « fait ma journée » n’a pas de sens véritable en français. Il ne s’agit que d’un autre anglicisme à la mode qui écrase la langue française. Nous pourrions dire la même chose de l’expression « À la fin de la journée » (« At the end of the day ») que l’on entend de plus en plus.

      Une des grandes responsables de l’introduction de ce genre d’anglicisme au Québec est la Société Radio-Canada. En effet, ses nombreux reportages donnant la parole à des intervenants provenant du Canada multiplient les anglicismes, les calques de l’anglais ou encore des expressions du genre « comme on dit en anglais ». Pourquoi ne pas faire d’efforts pour essayer corriger ce genre d’état de fait? Car, Radio-Canada contribue grandement à la propagation inconsciente des anglicismes au Québec. S’agit-il de son nouveau mandat?

      Quelle frustration pour quelqu'un qui respecte la langue française!

      Bernard Dupuis, 23/07/2018

    • Pierre Robineault - Abonné 23 juillet 2018 11 h 34

      @ monsieur Dupuis.
      Votre réponse en ricochet à madame Tremblay "gâche ma journée".
      Plus de 36 000 mots de la langue anglaise couramment utilisés ont pour origine le français.
      Quant au reste de son commentaire, pourquoi ne pas l'avoir félicitée alors?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 23 juillet 2018 12 h 49

      Oui, Monsieur Dupuis, Un des grande responsables de l’introduction de ce genre d’anglicisme au Québec est la Société Radio-Canada.

      La SSJB devrait en faire un cheval de baraille.

    • Bernard Dupuis - Abonné 23 juillet 2018 14 h 39

      M. Robineault,

      Ce n’est pas parce que l’anglais contient de nombreux mots d’origine française que cela nous permet de remplacer le français par de l’anglais. Ce qui m’horripile c’est de constater combien nous faisons si peu d’efforts pour chercher l’expression juste en français.

      Il est tout de même paradoxal que le texte de madame Tremblay parle de la « décolonisation des esprits ». C’est ce que l’on pourrait appeler une contradiction entre le fond et la forme.

      La langue française est comme l'amour. Si vous tentez de le tromper, si vous le négligez et cherchez continuellement à l’écraser, vous allez le perdre.

  • Pierre Deschênes - Abonné 23 juillet 2018 07 h 16

    Hiérarchies

    Rappel à la fois judicieux et troublant de la hiérarchisation des processus, à savoir que la décolonisation des peuples passe d’abord par la décolonisation des esprits.

  • Benoit Léger - Abonné 23 juillet 2018 08 h 36

    Culture de l'effort

    Bravo pour ce diagnostic à la fois lucide et courageux sur votre génération. Vous oubliez seulement, me semble-t-il, un élément clé qui compromet d'avance toute recherche sincère de solutions. Tout doit être facile et instantané pour les nouvelles générations. Dès qu'un effort soutenu doit êtrte consenti pour atteindre un but, celui-ci est relégué aux oubliettes. Or l'effort fait partie de ces comportements qui doivent être appris en bas âge. Les idéaux et les projets d'avenir cohabitent rarement avec la facilité et la recherche de rétribution immédiate. Je suis plus pessimiste que vous.

    • Solange Bolduc - Inscrite 23 juillet 2018 10 h 10

      Tout à fait d'accord avec vous , M. Benoit Léger!

      Persévérace et effort soutenu manquent à la jeune génération : Tout doit leur être digéré dans le bec ! Mais à qui la faute ?

    • Pierre Desautels - Abonné 23 juillet 2018 16 h 11

      @Solange Bolduc

      Tiens tiens. C'est ce que les plus âgés disaient des jeunes de votre génération.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 juillet 2018 09 h 13

    « Me, myself and I » - Moi, moi et moi

    D’abord, mes félicitations pour votre texte bien écrit.

    Ceci étant dit, si les jeunes attendent toujours qu’on leur donne tout cuit dans la bouche des modèles qu’ils ne feront qu’émuler si cela touche leur petite personne, aussi bien tout renvoyer aux calendes grecques. Si les jeunes ne comprennent pas que la liberté est un combat constant et que l’on doit y veiller même si cela implique des sacrifices individuels, le militantisme n’aura pas lieu. C’est beau de dire qu’il faut aller à la rencontre physique de ceux-ci, mais eux, ils ne communiquent pas de cette façon, réseaux sociaux obligent.

    D’accord avec vous pour dire que les générations d’enfants rois sont le produit de notre société médiatique et hédoniste repliée sur elle-même. Aussi d’accord pour dire les jeunes sont pour la plupart, émotionnellement immature. C’est que les jeunes n’ont plus besoin de participer à l’émancipation collective puisqu’ils ont la sécurité financière, et donc, peuvent s’isoler dans des fantasmes de réalité virtuelle. Ils n’ont jamais eu à se battre pour quoi que ce soit et ont donc cultivé l’hyper-individualisme à un niveau jamais vu auparavant. Tout le monde gagnait des médailles à l’école pour leur participation. Ici, on parle des jeunes occidentaux, ceux-là même qui ne veulent plus aller cueillir des fruits durant la saison estivale parce que c’est trop difficile et on laisse cela aux travailleurs saisonniers en provenance surtout du Mexique. Mais ils seront les premiers à dire que la mondialisation est la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité et feront des grands discours à la « Obama » sur l’égalité pour tous.

    Qu’arriverait-il à cette jeunesse face à un cataclysme de l’ordre d’une 2e guerre mondiale que beaucoup de leurs grands-parents ont connue? La 4e révolution industrielle risque de n’être pas très généreuse envers ceux qui n’ont pas fait les efforts pour s’en approprier. Alors, pourquoi être surpris s’ils dorment au gaz lorsqu’on parle de faire du Québec