Prête-moi ta peau

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Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «"SLAV" sera à l’affiche à Drummondville en 2019, indique l'auteur. Les organisateurs ont eu pour le moment l’intelligence de ne pas céder à la controverse.»

Le multiculturalisme est un rêve évanoui : celui de la cohabitation et du partage. La polémique entourant SLĀV et bientôt Kanata, sans oublier aux États-Unis le retrait stratégique de Scarlett Johanssen de la production de Rub and Tug, car elle n’est pas transgenre, ne fait que confirmer une chose : la « résistance à l’appropriation culturelle » (ou sexuelle) vire au cantonnement, pour ne pas dire à un certain « corporatisme ». Sans doute a-t-on confondu « appropriation culturelle » et « représentativité culturelle », la première étant de parler pour les autres, et la seconde de les convier à notre conversation.

Voilà donc où nous en sommes : les Noirs, les Autochtones, les Juifs, les Arabes et les Blancs francophones, pour ne citer que ceux qui partagent le sentiment d’être une minorité, ne parleront que pour eux-mêmes dans un stérile dialogue de sourds. Chaque groupe sera le seul porte-parole autorisé de sa communauté. Et je présume que, comme dans tous les groupes, chaque détracteur sera vu comme un traître.

Pourtant, aller vers l’autre, c’est aussi se mettre dans sa peau, sans nécessairement la lui voler. Il y a évidemment des niveaux de subtilité à cela, allant du blackface dont on riait dans les vaudevilles américains du XIXe siècle, jusqu’à la théâtralisation de soi en esclave noir. On conviendra que, même si le problème de la représentativité demeure, l’esprit n’est pas le même. Faut-il rappeler que « l’appropriation » est un phénomène généralisé dans les arts — surtout en cette époque décentrée dite postmoderne ? Qu’il s’agit d’un dialogue avec l’autre et non pas de la dépossession de son identité ? Refuser ce partage, c’est nous mener à une ghettoïsation des cultures.

Il faut s’attarder, dans ce débat, à la spécificité du théâtre. Personnellement, je ne verrais pas de mal à ce que la pièce Les belles-soeurs ait une distribution noire, juive ou arabe. La souffrance que l’on croit être la nôtre trouverait son écho dans d’autres coeurs. C’est ce que fait le théâtre partout dans le monde et dans toutes les langues. La douleur est universelle et, lorsque partagée, elle nous lie les uns aux autres.

Évidemment, le mot « universel » fait figure de bulldozer en cette période de repli sur soi et de revendication narcissique. On accuse ce mot de gommer l’individualité d’une personne ou l’identité d’un groupe. Sans doute est-ce un peu vrai. Mais le théâtre universalise la douleur de chacun, tapie un peu partout ; la performance dramatique est une main tendue, peu importe sa couleur, son sexe, son âge. Que l’on appelle le phénomène catharsis (Aristote), identification (Brecht) ou simplement empathie, l’on sait que l’on touche à la racine profonde de l’humanité.

Se perdre dans l’universel

Il était une époque où l’on n’avait pas peur de se perdre dans l’universel ; au contraire, c’était un espace où nous nous retrouvions. À la fin de mes études secondaires, le spectacle de fin d’année (Tit-Coq, de Gratien Gélinas), mettait en scène une Marie-Ange noire. Radio-Canada s’était même déplacée pour « l’événement ». Jamais on n’a crié à l’appropriation culturelle. Au contraire, Marie-Ange appartenait à tous et à toutes, comme il y a partout des Tit-Coq. […]

« Appropriation culturelle » est une expression politisante et morcelante qui renvoie à une certaine lutte des cultures, pour calquer la formule de Marx, une conception qui est en passe de redéfinir nos rapports sociaux. N’y a-t-il pas un moyen terme quelque part où l’appropriation pourrait être conçue comme un emprunt, un partage, un pont ? Voyez avec quelle finesse Boucar Diouf greffe un rameau du Québec au baobab de son grand-père. Ses contes à répondre nous renvoient parfois à notre réalité peu glorieuse. Ce cher Boucar nous fait la très grande grâce de parler de nous, de poser son regard d’ailleurs sur nous, d’enfiler notre peau, de la poser sur la sienne. Évidemment, tout est dans la manière. Le conte est un des genres les plus transculturels qui existent. Il est l’hybridation même. Il fait son chemin partout. Puisqu’il n’appartient à personne, l’appropriation en est même le principe. Quelque part, il est du domaine public. […]

Le théâtre est lui aussi une monnaie d’échange culturel. Le masque antique permettait déjà d’enfiler la peau de l’autre. Un bon acteur, comme un bon conteur, un bon écrivain, c’est celui ou celle qui aura réussi à s’incarner dans la sensibilité de l’autre (et non à se l’approprier) afin de la transmettre à celle de son auditoire. De l’efficacité de l’acteur et du spectacle, nous sommes en droit de juger. C’est sur cette base que le spectacle de Lepage aurait dû être critiqué. Pas sur la légitimité de la démarche.

Outre le clivage des cultures, on peut souligner un autre effet pervers généré par le débat sur l’appropriation culturelle : le refoulement du théâtre dans le « naturalisme ». Pourtant, il y a belle lurette que le « faire vrai » est une notion périmée dans le monde théâtral. L’expérience dramatique vit très bien de stylisation, de symboles, etc. C’est ce qui fait son génie et assure son renouvellement perpétuel. Le théâtre n’a pas à coller à la réalité. Tout y est au service des incarnations de l’acteur au nom de cette douleur singulière qu’il cherche à lier à l’universel. Prêtons à l’acteur notre peau blessée. Les plaies guérissent mieux à l’air libre.

Lepage a raison de parler de censure. Il y a un contresens dans tout cela. La peau noire est une peau sensible qui subit encore le contrecoup de la stigmatisation et de l’exclusion. Ce drame, il faut en parler, le représenter, quitte à juger le spectacle mauvais à cause d’une représentativité discutable.

Reste que l’entreprise, si maladroite qu’elle ait été, n’a pas manqué de respect à son thème. On n’en a pas fait une comédie musicale que je sache. Voyez avec quel grand coeur Betty Bonifassi se dévoue à la cause depuis des années. Elle ne mérite pas une telle inquisition. Elle n’a eu que le malheur d’être blanche. On a tiré sur la messagère sans d’abord lire le message. […]

SLĀV sera à l’affiche à Drummondville en janvier 2019. Les organisateurs ont eu pour le moment l’intelligence de ne pas céder à la controverse. Peut-être sera-ce là une bonne occasion pour Ex machina de corriger le tir [ce que fait Lepage en appelant au dialogue] et pour nous tous de clore un débat bien cathartique.

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