«SLĀV»: le grand gagnant, c’est le théâtre

Selon M. Lavigne, le théâtre offre une tribune exceptionnelle aux grands débats de société.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Selon M. Lavigne, le théâtre offre une tribune exceptionnelle aux grands débats de société.

Devant les débats assez explosifs autour de l’annulation du spectacle SLĀV de Betty Bonifassi et Robert Lepage, une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves, plusieurs réflexions me viennent à l’esprit. Les voici :

La censure est souvent un geste qui suscite la controverse. Peut-on l’éviter ? Je ne crois pas. La censure est parfois nécessaire dans certains contextes d’éthique sociale (porno, propagande haineuse, etc). La censure artistique est souvent abusive. C’est cette censure arbitraire et sournoise que notre poète et dramaturge Claude Gauvreau a su si bien pourfendre, dans ses Oranges sont vertes avec cette verve iconoclaste qu’on lui connaît.

N’en déplaise aux censeurs, la censure artistique finit souvent par perdre. Et l’art triomphe la plupart du temps. Parce qu’on adore les oeuvres censurées. Une publicité au rabais, mais d’une redoutable efficacité favorise toujours à tort ou à raison l’oeuvre proscrite. Adolescent, j’ai lu Sartre, Camus, Sade et Gide parce qu’ils étaient à l’index. Une sorte de censure littéraire au moralisme douteux d’une époque religieuse sans subtilité. Si SLĀV finit par être joué à Montréal, je vais, comme beaucoup d’autres, me précipiter, attiré par le spectacle censuré. Je suis convaincu d’avance que SLĀV est une oeuvre remarquable. Connaissant le travail de Robert Lepage et ses préoccupations rigoureuses de contenus, je m’attends à ce que SLĀV défende un point de vue émancipateur et respectueux des identités, tout en renouvelant les formes scéniques à la manière toujours étonnante de cet homme de théâtre atypique.

La pensée progressiste des années 1970 a engendré un monstre : la rectitude politique, ennemi numéro un de l’artiste visionnaire, quel qu’il soit, qui, briseur de conventions et inventeur de nouveaux horizons, vogue toujours hors des sentiers battus. Cette vision politiquement correcte mine même l’idéologie souvent pleine de bonnes intentions humanitaires des diffuseurs de culture. Les responsables du Festival international de jazz de Montréal ont tant fait pour la société qu’ils méritent qu’on essaie au moins de se mettre à leur place et de comprendre leur discutable décision.

Les responsables du Festival international de jazz de Montréal ont commis sans doute une erreur devant un fait de société qui les a dépassés. J’avoue que, moi aussi, cette question multiculturelle finit parfois par me faire perdre la boussole.

La réflexion autour de la parité culturelle connaît des dérapages qui font peur. Elle mérite d’être menée avec nuance et maturité.

Le grand gagnant de cette triste controverse, c’est le théâtre. Le théâtre offre une tribune exceptionnelle aux grands débats de société. Le prix actuel à payer pour les artisans de SLĀV est scandaleux, mais au-delà de cette annulation injustifiable, quelles passionnantes discussions vivons-nous en ce moment. Je suis fier d’être un artisan professionnel de cet art vieux comme le monde, mais qui, encore en 2018, continue d’être aussi percutant.

8 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2018 05 h 59

    Non à la censure

    C'est l'ignorance qui a remporté cette manche, mais ne gagnera pas la partie. Et l'auteur de cette lettre a raison de dire que la censure est la meilleure publicité pour les artistes et c'est dommage.

    Voulons-nous vivre dans une société où la liberté d'expression artistique est muselée? On peut être en désaccord avec le discours de quelqu'un, mais nous nous battrons pour qu'il puisse le dire en autant qu'il n'est pas diffamatoire ou bien qu'il incite à la haine envers un groupe en particulier.

    Le discours ambiant du multiculturalisme qui nous pondu cette rectitude politique ainsi que tous ces faux prêtres qu'il a engendré doivent être à leur tour mis à l'index. Cette nouvelle Sainte Inquisition de la pensée nous amène vers une version sociétale qui nous rappelle bien plus les dictatures partout dans le monde que noua abhorrons.

  • Raynald Rouette - Abonné 18 juillet 2018 06 h 01

    Molière aurait beaucoup de quoi à écrire


    Encore aujourd’hui, sur la nature humaine.

    Et tous ses travers...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 juillet 2018 09 h 07

    Excellent texte

    Bravo !

  • Marc Gagnon - Abonné 18 juillet 2018 09 h 49

    Les grands perdants

    Par contre, les grands perdants risquent d'être les noirs. Qui osera maintenant parler d'eux au théatre. On va être frileux et craintif. On va s'autocensurer.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 18 juillet 2018 10 h 05

    LE GRAND GAGNANT, C'EST LE THÉÂTRE

    Bravo M. Lavigne pour ce texte criant de vérité. Comme vous dites si bien: le théâtre, cet art vieux comme le monde. Cet art qui est constamment en ÉVOLUTION, tout comme la société. Cet art, où à l'époque de la Grèce antique, la FEMME n'avait AUCUNE PLACE, ni sur les planches, ni dans l'assistance. Absolument tous les rôles, féminins comme masculins, devaient être tenus par des HOMMES. De plus, ces hommes portaient des masques...l'émotion était transmise par la voix (ton) et les gestes.

    Avouons qu'un bon bout de chemin à été franchi depuis...et il en restera toujours à franchir pour arriver près d'une certaine vérité ou réalité. Cependant, l' IMAGINATION et la CRÉATION devront toujours faire partie intégrante de la THÉÂTRALITÉ.