Pour une défense décomplexée du patrimoine québécois

«Les défenseurs du patrimoine doivent tisser de nouvelles alliances avec les mouvements pour un aménagement durable du territoire et pour une implication accrue des citoyens dans la planification urbaine», estime l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Les défenseurs du patrimoine doivent tisser de nouvelles alliances avec les mouvements pour un aménagement durable du territoire et pour une implication accrue des citoyens dans la planification urbaine», estime l'auteur.

Lors du Sommet national du patrimoine bâti du Québec qui s’est tenu le 1er novembre dernier (Continuité, no 155, hiver 2018), j’ai prononcé une conférence au cours de laquelle je présentais les enjeux actuels dans ce domaine. J’avais utilisé le terme décomplexé pour qualifier certaines tendances émergentes qui amènent le milieu associatif à jouer un rôle accru dans l’organisation d’actions citoyennes.

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Le mouvement de défense du patrimoine a connu un développement impressionnant depuis 40 ans. En 2005, l’Observatoire de la culture et des communications du Québec recensait pas moins de 356 organismes actifs dans ce secteur ! Depuis, une multitude de plateformes virtuelles et de réseaux d’information, d’échange et de sauvegarde sont apparus. Cette situation accorde une place plus grande aux savoirs profanes, amateurs, bénévoles et érudits. Ces groupes, mobilisés et réseautés par l’entremise d’outils de communication efficaces, accèdent à une quantité sans précédent d’information. Tout ceci permet aux citoyens de prendre davantage la parole. […]

La parole citoyenne influence de plus en plus les décisions en matière de patrimoine. Pendant longtemps, les communautés tentaient de démontrer, à travers les biens issus de leur héritage, leur participation à l’histoire nationale. Elles semblent aujourd’hui plus enclines à démontrer l’apport du patrimoine à leur vie communautaire. Les revendications sont moins fondées sur des valeurs historiques ou architecturales que sur la volonté d’occuper collectivement des lieux significatifs. La nouvelle valeur ajoutée du patrimoine est de servir sa communauté. […]

Tout cela remet en question le rôle des experts et leurs outils de travail. […] De même, les palmarès des inventaires, qui classent les biens par importance, sont de plus en plus remis en question. Partout au Québec, des initiatives pour valoriser des formes nouvelles de patrimoine n’attendent plus de reconnaissance officielle pour agir. […]

Même si cet engagement civique est sain à la base, il comporte un danger : chaque activiste, mû par ses aspirations individuelles, peut perdre de vue la valeur collective réelle des biens qu’il défend. C’est pourquoi le rôle des experts demeure si important. Ces derniers sont appelés à guider l’appréciation patrimoniale en révélant les valeurs communes qui peuvent s’y incarner. Le milieu associatif est une interface privilégiée pour établir le dialogue entre experts et citoyens.

Promouvoir les projets

Cependant, savons-nous parler de patrimoine à ceux qui ne s’y intéressent pas ? Pour donner le goût de l’engagement dans ce domaine, il faut d’abord montrer les occasions de développement qu’il comporte. Le discours patrimonial doit commencer moins souvent par le mot sauver et plus souvent par le mot projet. Il doit mettre l’accent sur sa valeur sociale et économique et sur son rôle dans la revitalisation et l’essor des communautés locales. […]

De même, les défenseurs du patrimoine doivent tisser de nouvelles alliances avec les mouvements pour un aménagement durable du territoire et pour une implication accrue des citoyens dans la planification urbaine. […] Le patrimoine a toujours été porteur d’une vision durable du développement du territoire. Il serait donc tout naturel qu’il se rallie aujourd’hui aux forces progressistes qui proposent des modes parallèles de valorisation des ressources.

Peut-on envisager un réel arrimage entre tous ceux que l’on pourrait appeler les défenseurs du territoire ? Car la valorisation des biens et des savoirs hérités du passé s’inscrit dans un mouvement plus large qui entend préserver les ressources culturelles, naturelles, matérielles et immatérielles d’un « terroir patrimonial ». De même, les nombreuses initiatives pour la conservation de la nature, l’urbanisme tactique, l’agriculture urbaine ou la valorisation des savoir-faire traditionnels répondent au même désir citoyen de s’approprier les ressources propres à son milieu de vie.

Si le milieu du patrimoine entend réellement se décomplexer, il doit mettre fin au cloisonnement et au repli sur soi. Certes, les groupes, associations et organisations font face à des défis de taille pour se repositionner. Mais des occasions de se renouveler apparaissent, à commencer par l’engagement grandissant d’une relève active. En fin de compte, le cri d’alarme entendu le 1er novembre dernier risque fort de devenir un signal de rassemblement sur le terrain des nouveaux défenseurs du patrimoine.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Continuité, été 2018, no 157.