Quand l’essentialisme devient un humanisme

«Croire qu’une femme, qu’un Maghrébin ou qu’un homosexuel est, a priori et sans égard à sa condition matérielle, opprimé ne sert absolument pas l’inclusion», soutient l'auteur.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images «Croire qu’une femme, qu’un Maghrébin ou qu’un homosexuel est, a priori et sans égard à sa condition matérielle, opprimé ne sert absolument pas l’inclusion», soutient l'auteur.

L’élément idéologique ayant déclenché la rédaction de ce texte s’incarne dans un article paru dans ce journal le lundi 4 juin. Sur la première page du Devoir, on pouvait lire un article sur une collation des grades organisée par l’Université McGill pour les étudiants LGBTQ+. L’idée est évidemment grotesque et va à l’encontre des principes du vivre-ensemble. On présentait tout de même l’événement comme étant « inclusif » puisque tous y étaient invités. En plus d’illustrer l’américanisation effrénée des mentalités québécoises, puisque l’idée est d’importation yankee, elle montre une tendance qui me semble tout à fait inacceptable de la part des gens militant pour l’inclusion des minorités sexuelles, ethniques et religieuses : la catégorisation à outrance des individus selon leurs spécificités. Ainsi, nous sommes nombreux à observer avec inquiétude, et beaucoup d’agacement faut-il le mentionner, le retour du paradigme racial et sexuel dans la sphère publique.

Alors que nous croyons habiter des sociétés à la fine pointe du progrès social, on remarque un retour des rhétoriques essentialistes par ceux-là mêmes qui croient combattre la division ethnique, sexuelle et religieuse. On aura deviné, il s’agit ici de l’idéologie inclusive qui se manifeste par la tentation des quotas en assumant, de facto, que les minorités sont opprimées. On dit souvent, à la manière d’une boutade pourtant près de la réalité, qu’il n’y a pas plus fascistes que les antifascistes. On peut aussi dire qu’il n’y a pas plus exclusifs que les antiracistes et militants inclusifs. Ces « progressistes », pour le peu de crédibilité que l’on puisse encore donner à ce concept, récupèrent une grille d’analyse qu’ils disent pourtant combattre et réduisent les individus à des éléments tels que la couleur de leur peau, leur orientation sexuelle et leur religion. Bref, on en vient à considérer un individu par ses aspects biologiques et non pas par son caractère ou par la fonction qu’il occupe dans son milieu.

Lorsque les militants et penseurs « inclusifs » observent l’Assemblée nationale, ils remarquent une majorité d’hommes. Quand ils ouvrent leur téléviseur, ils trouvent l’offre culturelle trop blanche, trop hétéronormative ou je-ne-sais-quel autre néologisme à la mode. C’est justement parce que trop ceci ou trop cela que les « inclusifs » désirent greffer un certain nombre de personnes issues de la diversité à des endroits où ils ne seraient pas assez bien représentés. Il faut bien prendre la mesure de cette attitude comptable dans la gestion de la diversité. Au nom de cette diversité et par le biais des quotas, il faut artificiellement modifier la composition des employés d’une entreprise, des panels de talk-show, des cabinets ministériels afin que ces groupes représentent la composition de la société québécoise. En fait, il faut chanter la discrimination positive puisqu’elle servirait l’inclusion.

On remarquera que cette façon de distinguer les individus est le propre d’une certaine gauche largement majoritaire dans le système médiatique québécois. Suffit de se remémorer « l’affaire » Louis-Jean Cormier pour s’en convaincre. Il n’aura fallu qu’une seule journée pour que les représentants de l’idéologie dominante assimilent des propos dépourvus de subversion à un discours antiféministe. Pour ces porte-parole du politiquement correct, il était impensable de mettre les compétences d’un artiste ou d’un technicien avant son appartenance sexuelle. Question de lutter pour l’égalité des sexes, bien sûr ! On voit ici ce que cette idéologie a de plus détestable. Elle essentialise les individus en les réduisant à des considérations ethniques et/ou sexuelles. Le tout sera pourtant frappé du sceau « progressiste » et « féministe » et sera perçu comme une manière de lutter contre l’oppression que subissent les plus vulnérables.

On nous dira qu’une telle attitude sert la cause de l’égalité entre les hommes et les femmes, entre les « majoritaires » et les « minoritaires », entre les « Blancs » et les « non-Blancs ». Il ne s’agit pas ici de nier le fait qu’il existe encore des phénomènes de discrimination au Québec, bien qu’on m’en accuse. On comprendra que je souhaite uniquement mettre en lumière un paradoxe insupportable : le discours antidiscrimination est souvent discriminatoire. D’une part, on dit qu’il n’existe aucune distinction profonde entre les Hommes et, d’autre part, on considère le sexe, l’origine, la religion et la couleur de peaux des individus comme une donnée importante qu’il nous faut inévitablement prendre en considération au nom de l’ouverture à l’Autre. Cette rhétorique inclusive se fait, évidemment, sous les applaudissements des chantres du multiculturalisme qui se croient libérés des réflexes « réactionnaires » dont ils rendent coupable leur société. L’exemple de la collation des grades LGBTQ+ de McGill en est la preuve. Pour militer contre la discrimination est les années de mise à l’écart, certains membres de cette communauté — il m’apparaît important de souligner que ces groupuscules de militants ne représentent pas la majorité des gens qu’ils croient défendre — vont eux-mêmes chanter les vertus d’un événement qui consacre l’apartheid social. Le paradoxe est total.

Avec ce genre d’idéologie hautement schizophrénique, l’essentialisme en vient à être perçu comme rien de moins qu’un humanisme. C’est-à-dire qu’au nom de l’inclusion et de la lutte contre les discriminations, le caractère ethnique et biologique d’un individu deviendra l’arme de son émancipation et servira, à en croire certains chroniqueurs, intellectuels et militants, le dépassement de ces catégorisations. Croire qu’une femme, qu’un Maghrébin ou qu’un homosexuel est, a priori et sans égard à sa condition matérielle, opprimé ne sert absolument pas l’inclusion. Au contraire, une telle idéologie participe au retour des réflexes intellectuels les plus détestables du siècle dernier, et ce, même si cette tendance idéologique est faite au nom du « bien », de l’inclusion et du progrès social. L’inclusif est, aujourd’hui, un réactionnaire maquillé et habillé à la dernière mode. Il importe, plus que jamais, de débusquer ces fraudes intellectuelles.

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