Avant de sortir Dieu du décor!

La charité présente cette caractéristique unique d’être au fondement de la foi commune des chrétiens.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La charité présente cette caractéristique unique d’être au fondement de la foi commune des chrétiens.

M. Benoit Léger a gratifié la semaine dernière les lecteurs du Devoir d’une vigoureuse attaque contre les croyants, attaque qu’il a située « en marge de la rectitude politique ». En effet ! Comme il invite « à la critique vigoureuse et intelligente » ceux qui sont en désaccord avec lui, je m’exécute.

Ma posture ici est celle d’un croyant, membre actif d’une communauté chrétienne, montréalaise et solidaire de l’Église depuis 73 ans.

D’abord, je partage l’essentiel des critiques de M. Léger touchant en particulier ses aspects sociopolitiques. Il a tort cependant en ce qui concerne sa condamnation des accommodements raisonnables. Il faudrait pour répondre à son souhait renoncer à l’égalité dans l’exercice de la liberté de conscience et de religion, ce qu’il ne veut certainement pas. On peut néanmoins débattre du comment.

Je fais aussi miennes les critiques des errements anciens et contemporains, voire les crimes commis au nom de la religion ou par des religieux. Je refuse aussi, comme je l’ai écrit dans cette page, la position d’inégalité envers les femmes au sein de l’Église catholique concernant l’ordination.

Mais M. Léger écrit surtout : « C’est carrément Dieu que je veux enfin voir disparaître du décor. » Cette fois, je ne partage pas du tout ce souhait. Et pour une raison toute simple : Dieu est amour. C’est là l’essentiel du message de Jésus. Depuis toujours, d’innombrables chrétiens en ont saisi le corollaire : c’est à travers l’amour de leur prochain qu’ils aiment Dieu.

Aussi, évacuer Dieu du décor serait pour l’humanité renoncer à une richesse incomparable. Ainsi, sur le plan social, innombrables sont les chrétiens (et des membres d’autres religions) qui se sont mis au service de leurs prochains pour les soigner, les instruire, les nourrir, les accueillir comme étrangers, les visiter en prison, etc. L’histoire du Québec est remplie de ces témoins, en particulier des femmes (Marguerite Bourgeoys, Marguerite D’Youville, Émilie Gamelin). Le dernier en date est le père Pop, à qui l’on a universellement et avec raison rendu hommage.

La justice

 

L’amour du prochain passe encore par la recherche de la justice. Martin Luther King en est le champion toutes catégories. Le pape François en est aussi un témoin remarquable. À preuve, il ne s’est pas fait que des amis aux États-Unis. L’amour des ennemis et le pardon des offenses en sont la manifestation ultime.

Bien sûr, les chrétiens n’ont pas le monopole de l’amour du prochain. On l’observe partout. Mais la charité présente cette caractéristique unique d’être au fondement de leur foi commune. Aussi la célèbrent-ils chaque dimanche depuis 20 siècles dans le pain et le vin partagés.

Mais la critique la plus fondamentale de M. Léger est ailleurs. Pour lui, la foi exige « la mise en veilleuse de la raison et du sens critique ». Et « ceux et celles qui pratiquent sérieusement une religion au point où elle régule toute leur vie souffrent d’un délire collectif ». Les croyants sont des « fabulateurs moyenâgeux ».

Je m’en tiendrai à son premier constat. Les deux autres sont pour le moins irrévérencieux. Passons.

On en convient tous. On ne peut faire la preuve de l’existence de Dieu (ni, pensent aussi des philosophes, de son inexistence). Mais la foi des chrétiens n’est pas pour autant déraisonnable. Elle repose en effet sur le témoignage direct des apôtres et de plusieurs autres disciples qui, après sa mort, ont vu Jésus vivant et ressuscité. Ce témoignage originel s’est depuis transmis de génération en génération.

Mais l’expérience des apôtres ne fut en rien scientifique. Elle le fut dans la foi. Thomas, qui avait raté la présence de Jésus auprès des autres apôtres une semaine après sa mort, s’est fait dire : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. » À noter, Jésus n’a pas dit : « Parce que tu m’as vu, tu sais. » Il a dit : « Tu as cru. » Mais l’expérience directe (le comment reste mystérieux) qu’ils ont eue de Jésus ressuscité a été décisive pour les confirmer dans leur foi et les inciter à en témoigner passionnément.

Mais ce ne fut pas toujours avec succès. Saint Paul raconte qu’il s’est trouvé au milieu de l’Aréopage d’Athènes à expliquer la « doctrine nouvelle » qu’il prêchait. Les philosophes l’ont assez bien suivi jusqu’à ce qu’il leur parle de la résurrection de Jésus. Le narrateur conclut : « À ces mots de résurrection des morts, les uns s’esclaffèrent, tandis que d’autre dirent : “Tu nous en parleras une autre fois.” Sur ce, Paul quitta la réunion » !

L’auteur Éric-Emmanuel Schmitt a merveilleusement raconté dans son roman L’Évangile selon Pilate le défi que pose pour la foi la résurrection de Jésus. On ne sait pas. On croit parce qu’il y a lieu d’avoir confiance.

Pour poursuivre le débat sur le terrain de la « critique vigoureuse et intelligente », chacun peut s’en remettre aux théologiens. Ils oeuvrent précisément à « l’intelligence de la foi ». Et il s’en trouve d’excellents. Je pense en particulier au Jésus de Hans Küng.

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