Des défauts de la vertu

«Ceux qui ont dénoncé la pièce défendent une cause vertueuse, affirme l'auteur. Le problème tient à ce que la censure se fait toujours au nom de la vertu.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Ceux qui ont dénoncé la pièce défendent une cause vertueuse, affirme l'auteur. Le problème tient à ce que la censure se fait toujours au nom de la vertu.»

Dans sa biographie de Samuel Beckett, James Knowlson rappelle que l’écrivain, malgré de nombreuses demandes au long de sa vie, a toujours interdit que sa pièce En attendant Godot soit jouée par des femmes. Motif : « Les femmes n’ont pas de prostate. » Malgré ma grande admiration pour Beckett, j’ai toujours trouvé que ce refus était un sommet de bêtise.

Pourtant, au vu de ce que je lis aujourd’hui, Beckett semblait dénoncer l’appropriation culturelle, même si, évidemment, il ne représente pas une communauté et n’a rien d’un dominé. Mais ce que son attitude révèle tient à l’idée d’une propriété intellectuelle : on ne pouvait interpréter son oeuvre autrement qu’à sa manière. Ou, disons-le autrement, il y a des limites à ne pas franchir. Ces limites deviennent de plus en plus contraignantes. De son côté, l’essayiste Roland Barthes a déjà exprimé sa fascination de voir, en Afrique du Nord, une représentation d’une pièce de Racine jouée par des Arabes. Soudain, la pièce était transfigurée, l’interprétation, avec des accents aussi différents, lui donnait une tout autre coloration. L’équipe aurait-elle été mieux de ne pas monter cette pièce, écrite par un parfait représentant du pays colonisateur ? Et quand Gertrude Stein publie ce magnifique texte qui porte sur une jeune Afro-Américaine, Melanchta, dans Three Lives, fait-elle de l’appropriation culturelle ? Selon les critères actuels, il faudrait répondre que oui.

Ces exemples anecdotiques me permettent d’en venir aux débats qui entourent la représentation de la pièce montée par Robert Lepage et, appelons un chat un chat, sa censure. Le fait qu’une interprétation de la réalité qui déplaise à certains groupes aujourd’hui puisse être vouée aux gémonies, puis interdite est inquiétant. Certains opposants peuvent avoir des arguments articulés et convaincants dans leur critique de la pièce, je n’en disconviens pas. Mais la censure, en soi, apparaît comme un véritable problème.

Je lisais dans Le Devoir les propos d’un intervenant qui affirmait qu’il y a de nombreuses raisons d’interdire l’expression d’opinions, dans le cas de propos diffamatoires véhiculant la haine. Le rapprochement avec une oeuvre artistique est dangereux. Quand tel animateur de radio attaque personnellement un individu de manière dégradante, en s’en prenant à sa personne, on peut « interdire l’expression d’opinions », il s’agit d’une attaque ad hominem. Mais qui va imposer des limites à ce que l’imagination a le pouvoir de révéler, de déplacer, de critiquer dans les discours sociaux, à partir de quels critères ? En quoi un roman est-il l’expression d’une « opinion », comme s’il s’agissait de ramener l’imaginaire, l’écriture, la langue, uniquement à une position idéologique morale ? La fiction est une forme de savoir qui permet de penser le monde autrement qu’à travers les différentes disciplines constituées, dites « objectives ». À partir de quels critères d’objectivation va-t-on lui imposer des règles ?

Indignation

Arrêtons-nous une seconde au spectacle de Robert Lepage. Je ne l’ai pas vu, comme la plupart des gens qui le critiquent, ce qui rappelle la situation qui prévalait à l’époque des attaques contre Les fées ont soif il y a quarante ans. On retrouve le même sentiment profond d’indignation chez les accusateurs. Son spectacle mettait essentiellement des Blancs en scène. Je ne sais pas si ce choix se justifiait d’une manière ou d’une autre dans l’esprit du spectacle, mais on peut considérer a priori que c’était malhabile. En tout cas, c’est mon point de vue que je partage avec plusieurs critiques du spectacle. Il y a tout lieu de défendre, dans l’espace social, la place et les droits des minorités, y compris bien sûr des artistes, non seulement longtemps bafoués mais qui le sont encore souvent aujourd’hui. Les traditionnelles critiques d’une bonne partie des chroniqueurs campés à droite sur l’échiquier politique, critiques selon lesquelles les minorités occuperaient trop d’espace dans le discours actuel, relèvent de la démagogie et, disons-le franchement, du mensonge quand on analyse nombre de statistiques sur lesquelles je ne m’arrête pas ici, mais qui sont éclairantes.

Cependant, le problème avec la censure tient justement à ce qu’on ne cherche jamais à censurer ce avec quoi nous sommes d’accord. Personne n’ira manifester en masse avec des pancartes devant les bureaux d’un éditeur qui publie un roman sirupeux et didactique qui nous raconte que la pédophilie, ce n’est pas gentil. Être pour la liberté d’expression seulement quand elle nous arrange, c’est refuser la liberté d’expression. On est agacé, électrisé, choqué par ce qui, bien souvent, ne nous plaît pas et fait débat. C’est bien ce qui se produit, ici, un débat. On ne devrait pas s’en plaindre.

Liberté d’expression

Ceux qui ont dénoncé la pièce défendent une cause vertueuse, n’en doutons pas. Le problème tient à ce que la censure se fait toujours au nom de la vertu. De l’Église catholique au pouvoir soviétique à travers les règles du réalisme socialiste, en passant par le nazisme ou la traque de l’ayatollah Khomeini contre Salman Rushdie à propos des Versets sataniques, c’est toujours la vertu qui est le point de départ de la mise à l’index. Rappelons, dans ce dernier cas, celui de Salman Rushdie, que la fatwa lancée par le guide de la révolution portait sur l’aspect blasphématoire du roman envers l’Islam, ce qui justifiait sa condamnation et celle de son auteur. Toute interprétation peut se défendre, mais disons que celle-là était discutable et pas très étayée… Mais même si cela avait été le cas, selon quel principe n’aurions-nous plus le droit d’adopter un point de vue critique envers une religion monothéiste ? Ces religions ont quand même représenté un sacré [sic !] pouvoir dans l’Histoire, et pas toujours pour le mieux ! Si, au nom de la liberté d’expression, on a beaucoup défendu Rushdie, certains, déjà en 1989, l’ont quand même accusé de ne pas tenir compte de la sensibilité des gens et de ne pas avoir écrit une fiction politiquement correcte. Il fallait brider son imagination et bien se conduire pour ne pas déplaire. Ces gens étaient minoritaires il y a trente ans. Est-ce que ce serait encore le cas aujourd’hui ? J’ai bien peur que le pourcentage de ceux qui prendraient le parti d’une des dictatures les plus sauvages de la deuxième moitié du XXe siècle contre Rushdie serait bien important.

Il n’y a jamais de justification pour défendre la censure. On n’est pas d’accord, alors on débat, et c’est très bien. Si on ouvre la porte à la censure en croyant que « notre » vertu l’exige, on ouvre la porte aux pires excès. Ce n’est pas compliqué : il n’y a qu’à regarder l’histoire de l’humanité pour s’en convaincre.

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