Paradoxes de la politique commerciale états-unienne

«Trump a raison sur un point: la Chine est, sinon sur le point de remplacer les États-Unis comme première puissance économique mondiale, au moins en train de rogner férocement ses parts de marché», affirme l'auteur.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse «Trump a raison sur un point: la Chine est, sinon sur le point de remplacer les États-Unis comme première puissance économique mondiale, au moins en train de rogner férocement ses parts de marché», affirme l'auteur.

Depuis son arrivée, le gouvernement Trump s’est évertué à décrire tous les accords conclus par les gouvernements précédents de « very bad deals », l’ALENA et l’OMC (comme institutions plutôt que comme accords en tant que tels) n’ayant pas fait exception à la règle. Ensuite, les dernières semaines ont vu une attitude extrêmement agressive à l’endroit de la Chine, à un point tel où l’on parle désormais de « guerre commerciale ». Ces deux aspects de la politique commerciale états-unienne méritent réflexion.

Le principal argument avancé pour critiquer l’OMC et l’ALENA concerne la balance commerciale déficitaire des É.-U. qui serait la preuve de leur dysfonction. Ces arguments nous laissent suspicieux.

Rappelons d’abord que les principaux objectifs des É.-U. lors de la négociation de ces accords concernaient essentiellement la propriété intellectuelle, la libéralisation des services (notamment financiers) et la protection des investissements à l’étranger, objectifs ayant été atteints à différents niveaux pour l’OMC ou l’ALENA. En échange, leurs partenaires voulaient un meilleur accès à leur marché et la création de mécanismes de règlement des différends efficaces. C’est sur cette base que l’ALENA et l’OMC ont été créés. Il n’est donc pas anormal qu’ils n’aient pas contribué à éliminer le déficit commercial des É.-U. Ce déficit ne signifie donc pas que l’OMC et l’ALENA soient des very bad deals pour les É.-U., pour autant évidemment que l’on se situe dans une analyse construite autour des « intérêts nationaux ».

Deuxièmement, il est ironique que les É.-U. utilisent les outils protectionnistes de ces institutions pour « défendre » des secteurs de l’industrie nationale (telles que les machines à laver le linge), alors que c’est par centaines que des secteurs économiques névralgiques de pays « en développement » ont été anéantis à cause de ce type d’accord ou à cause d’institutions financières internationales qui les ont obligés à s’ouvrir à la concurrence étrangère. On a d’ailleurs assisté dernièrement à un épisode pathétique où les É.-U. ont menacé le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya d’exclusion de l’AGOA (accord donnant un accès préférentiel au marché états-unien à certains pays africains) du fait qu’ils avaient malencontreusement décidé d’augmenter les droits de douane sur les importations de vêtements usagés venant des É.-U. parce que celles-ci étaient en train de détruire leur propre industrie textile.

On peut enfin souligner que certaines décisions du gouvernement Trump lui-même risquent d’avoir un effet néfaste sur la balance commerciale : comme plusieurs l’ont souligné, la récente baisse d’impôts aura vraisemblablement un impact négatif sur la balance des paiements puisque le gouvernement devra emprunter (puis rembourser grâce à des exportations) pour remplacer les impôts qui ne seront plus perçus. Enfin, le rapatriement du capital actuellement à l’étranger, promu par la réforme fiscale, aura possiblement un effet haussier sur le dollar, affectant ainsi négativement les exportations et positivement les importations.

Le cas de la Chine

Trump a raison sur un point : la Chine est, sinon sur le point de remplacer les É.-U. comme première puissance économique mondiale, au moins en train de rogner férocement ses parts de marché. Ainsi, alors qu’elle comptait en 1997 pour 2,5 % des exportations mondiales de marchandises, elle en était à 14,2 % en 2015, dépassant ainsi les É.-U. (9,4 %). Pour les flux d’investissement à l’étranger, ces chiffres passèrent de 0,5 % (1997) à 8,7 % (2015). On peut donc comprendre que les impérialistes sentent de la pression.

C’est dans ce contexte que Washington accuse Pékin de « tricher » quant aux règles de l’OMC. Pourtant, c’est déjà au moins 16 décisions de l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC qui ont convenu de pratiques illicites des É.-U. concernant la très technique, mais particulièrement importante question de la « réduction à zéro » en matière de droits antidumping, enjeu jadis central dans l’un des différends portant sur le bois d’oeuvre. Malheureusement, 16 ans après la première affaire, les É.-U. n’ont toujours pas mis leur législation en conformité avec les accords et le Canada vient de porter à nouveau cette question devant l’ORD. Plusieurs autres exemples (acier, aluminium, etc.) récents ont par ailleurs fait les nouvelles.

Il est également ironique que ceux qui ont le plus affirmé la supériorité du modèle néolibéral s’effraient devant la compétitivité de leur rival qui s’est bâtie sur le modèle de l’interventionnisme. S’exprimant sur le différend É.-U.–Chine concernant les incitatifs (voire l’obligation) qu’ont les entreprises étrangères de partager leurs savoirs technologiques avec leurs partenaires locaux, l’économiste David Kotz faisait dernièrement remarquer que, d’une part, ces entreprises ont toujours le choix d’investir ou non en Chine ; d’autre part, que cette pratique est justement au coeur de la politique industrielle ayant permis l’émergence spectaculaire de l’économie chinoise. Pour le citer : « La théorie économique néolibérale prétend qu’une politique industrielle affaiblit l’économie d’un pays parce qu’elle met l’État dans la situation où il doit prendre des décisions concernant les activités économiques qui devraient être encouragées — décisions que seul le marché devrait prendre. De la même façon, elle insiste pour dire que les entreprises publiques sont inférieures aux entreprises privées et qu’elles ne peuvent que nuire à une économie étatique. Mais lorsque confrontés à l’émergence chinoise, les néolibéraux oublient leurs dogmes et se mettent à crier à la concurrence injuste ! »

On a beau critiquer Trump, on doit reconnaître la menace que représente la Chine pour l’impérialisme états-unien sur le plan économique. Cela dit, on peut se demander si sa turpitude ne va pas accélérer le remplacement des É.-U. comme première puissance économique par la Chine. Dans ce contexte, il sera intéressant de voir si la Chine cherchera à dominer les institutions actuelles ou préférera les remplacer par d’autres, façonnées par elle. Plus important, ce contexte constitue une énième occasion pour remettre le modèle de l’État néolibéral face à ses contradictions et pour le contester sur la base de celles-ci.

2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 11 juillet 2018 07 h 47

    L’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains

    Personne n’a encore pas compris le résultat des élections de 2016.

    Ce n’est pas très difficile à comprendre. La balance commerciale déficitaire des É.-U. profite aux plus riches (voir le 1%) et non pas à ses citoyens. Le protectionnisme protège les travailleurs américains ; pas les étrangers. La Chine est le pire ennemi des Américains. Avec un déficit commercial de plus de 375 milliards par année, du vol intellectuel de ses produits en plus de subir du dumping de tous les genres, les États-Unis ont raison de tarifier les importations chinoises.

    L’ALÉNA n’est pas un bon accord commercial pour les Américains. Seulement pour le Canada, les Canadiens ont profité d’un excédent commercial de plus de 350 milliards durant les dix dernières années. Pour le Mexique, c’est cinq fois pire.

    Les États-Unis d’Amérique veulent reprendre leur économie en main. Ils ont baissé les impôts pour attirer les investissements qui les avaient quittés. Ils vont imposer des tarifs de tous les genres aux pays étrangers et vont se retirer des organisations mondiales petit à petit où ils sont les plus grands contributeurs. NATO, les Nations unies et j’en passe. Ces organisations vont faire les frais de cette nouvelle direction américaine. C’est peut-être le temps que les autres nations occidentales, qui sont majeures et vaccinées, de se prendre en main. Fini l’empire américain, le mondialisme et le libre-échange sans frontière. Ils redeviendront comme sa population souhaite, isolationnistes et l’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains.

    Et devinez qui va gagner?

  • Gilles Théberge - Abonné 11 juillet 2018 09 h 46

    Ce qui m’intrigue c’est cette idée qui veut que dans l’histoire de l’humanite, chaque fois que le pouvoir économique et le pouvoir militaire se trouvaient dans des lieux différents, une guerre s’ensuivait.

    Je me demande, quand la guerre va éclater, entre la Chine et les États-Unis ?