J’aurais voulu entendre et voir «SLĀV»

«Je déplore la décision du FIJM, affirme l'auteur. Je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression qu’elle m’a laissée d’un désolant manque de courage.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Je déplore la décision du FIJM, affirme l'auteur. Je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression qu’elle m’a laissée d’un désolant manque de courage.»

J’aurais voulu entendre et voir SLĀV. Mais on m’en a empêché, moi et plusieurs milliers de spectateurs (la salle du TNM — environ 700 places — affichait presque complet pour la totalité des quelque dix représentations annulées). Je déplore la décision du FIJM, et je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression qu’elle m’a laissée d’un désolant manque de courage. À mon avis, le Festival n’avait pas à s’excuser qu’un spectacle qu’il produit puisse blesser des individus ou des groupes : il ne pouvait pas aller plus loin qu’un témoignage de compréhension à leur endroit. Toute manifestation artistique peut choquer et le producteur aurait dû laisser les personnes qui le désiraient se faire une tête sur la proposition des artistes. Le FIJM aurait aussi pu continuer d’assurer la sécurité de ces personnes si des manifestants opposés à la tenue des représentations avaient adopté une attitude violente. (Ils auraient ainsi desservi leur propre cause : on ne proteste pas contre une évocation de la violence de l’esclavagisme en pratiquant une autre violence.)

Je voulais voir et entendre SLĀV pour comparer le spectacle aux deux communiqués promotionnels produits par le FIJM et le TNM. L’un parlait « de chants traditionnels » non pas seulement « afro-américains », mais aussi « serbes, bulgares et métis », pour traiter de l’esclavage « depuis ses origines antiques » « jusqu’à sa forme moderne ». L’autre évoquait « une odyssée théâtrale » à travers « les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer, des chants d’esclaves aux chansons de prisonniers ». Il me semblait, à la lecture de ces communiqués, que l’on débordait du seul cas de l’esclavage subi par les Afro-Américains (de quelles nationalité ou origine ethnique étaient donc ces travailleurs forcés à construire tel chemin de fer au Canada ?), et que cette perspective plus large pouvait donc constituer une justification de l’emploi d’une distribution « multicolore » pour le spectacle. Si tant est qu’il faille invoquer une telle justification…

Mais je voulais assister à SLĀV surtout pour entendre et voir comment les concepteurs et interprètes traitaient ce thème, pour jouir de leur art, de leur manière. Pour, enfin peut-être, entendre Betty Bonifassi dans de meilleures conditions acoustiques que le tour de chant sur un thème similaire présenté il y a quelques années au Club Soda par le même FIJM. Pour peut-être découvrir une autre facette de la sensibilité de Robert Lepage, si particulière par les moyens qu’il met en oeuvre.

Je ne voulais surtout pas entendre et voir SLĀV avec la notion « d’appropriation culturelle » accrochée au-dessus de ma tête, obscurcissant mon regard et conditionnant ma disponibilité. Je préférerais entendre quelques philosophes, sociologues, anthropologues, discuter de celle-ci, en la mettant en regard avec d’autres notions si proches, comme celles d’acculturation et d’identité, ou comme celle de « contenu de vérité dans l’oeuvre d’art » (Wahrheitsgehalt). Je respecte le travail de ces personnes dont c’est le travail de faire de l’ordre dans les idées et d’essayer de s’approcher d’une formulation la plus vraie possible, la plus proche de la réalité. Le débat actuel me semble encore trop empêtré dans les sentiments et les outrances pour produire une réflexion convaincante à propos de ces mots. Dans cette confusion, on pourrait même, absurdement, aller jusqu’à affirmer que seuls des Noirs animistes et se servant d’instruments traditionnels africains et de certains langages musicaux anciens de ce continent auraient le ton juste dans cette histoire, libérés qu’ils seraient enfin de l’acculturation des O lord ! chrétiens accompagnés par de très européens accords parfaits majeurs de guitare…

Un philosophe que j’aime bien, Étienne Gilson, écrivait en 1963 : « Il arrive que ce que nous cherchons dans une belle oeuvre n’en est pas la beauté, mais le sens et les suggestions ou les leçons qu’elle comporte. Rien n’est plus légitime, pourvu qu’on n’en prenne pas le sens pour la beauté. Les oeuvres d’art peuvent être religieuses, patriotiques, morales ou tout ce que l’on voudra d’autre, mais l’art lui-même qu’elles utilisent à ces fins et, comme on dit, qu’on “met au service” de ces causes, leur reste essentiellement étranger. » Il me semble qu’une partie de la confusion actuelle dans le débat autour de SLĀV résulte du fait que l’on veut obliger l’artiste créateur et interprète à « faire vrai » ou à « faire le bien » plutôt qu’à « faire beau ».

C’est donc surtout pour cela que je voulais voir et entendre SLĀV. Je n’allais pas assister à une conférence sur l’esclavagisme ni à un sermon. Je n’attendais pas, bien sûr, l’oeuvre suprême sur le sujet, mais je voulais plutôt concentrer mon attention, encore une fois, sur la manière, sur l’art que les deux artistes avaient déployé en traitant de ce sujet. Et j’aurais peut-être aimé participer en parallèle à quelque « conversation », où sentiments et raison de tout un chacun auraient pu s’exprimer, pour peut-être enfin se réconcilier autour de faits réels, donnant ainsi un peu de nuances aux notions complexes qui ont été lancées dans le débat.

Mais quel producteur aura donc maintenant le courage d’offrir ce spectacle à mon entière disponibilité, et à ceux et celles que le FIJM a frustrés ?

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 juillet 2018 01 h 12

    Une décision lâche!

    La décision du FIJM d'annuler le spectacle «SLAV» relève d'un manque de courage face à une critique mal placé. La décision d'annuler la pièce était non seulement lâche, mais plus importante encore, elle était réductrice et contre-productive pour ses détracteurs. L'appropriation culturelle, à la mode aujourd'hui, peut s'avérer pernicieuse demain. Il n'y a jamais une excuse valable pour la censure.

  • Yves Côté - Abonné 11 juillet 2018 03 h 50

    On raconte...

    On raconte n'importe quoi sur le très maléable concept d'appropriation culturelle.
    Surtout que ce qui est condamnable ce n'est pas une appropriation culturelle. Il n'y a pas de création sans une part d'elle, puisque que la réalité de l'ex nihilo est hors de toute action humaine.
    Ce qui est condamnable, c'est la désappropriation culturelle.
    Celle qui par exemple a obligé de faire passer par étapes successives les Canadiens (ce qui se prononçait Canayens à l'époque) à Canadiens-Français, puis à Canadiens français, puis à francophnes du Canada et enfin, à Fransasquois, Acadiens, Franco-Ontariens etc. Et bien entendu, au plus marquant en signification politique et culturel, à Québécois...
    Recentrage identitaire salutaire qui à l'étranger (même en France), n'est pas encore compris ou a été oublié par une intervention suivie et bien financée du Canada pour ce faire. Et cela, surtout depuis sa grosse frousse existentielle de novembre 95, si grande et aveuglante qu'il en a redoublé d'effort pour en détruire un maximum et récupérer pour lui ce qui en reste de la sympathie que les Québécois et leur idée républicaine, pacifique et respectueuse de la démocratie, ont su sussiter partout.
    Partout bien entendu sauf dans les pays anglophones puisque la chose y étant présentée comme l'échec de l'idée de son hégémonie "naturelle" culturo-politico-économique.

    Alors voilà, l'affaire est simple.
    Puisque ce monde tout puissant réussit à convaincre la masse des habitants de notre Terre de sa suprématie culturelle, il faut bien que l'un de ses fers de lances et ses serviteurs aveugles et ambitieux se servent d'un spectacle qui, si j'en juge à ce que j'en apprend au fil des derniers jours aurait grandement mit le doigt exactement là où ça fait mal pour lui pour participer à l'anéantissement de la french canadian différence. Pouvoir asséner un coup de plus sur la nuque de ces Nègres Blancs d'Amérique qui refusent de "speaker white", n'est-il pas toujours réjouissant ?

    VLQL !

  • Raynald Rouette - Abonné 11 juillet 2018 05 h 29

    Moi aussi!


    Je veux que SLAV reprenne l’affiche sans « entraves »...

  • Claude Bariteau - Abonné 11 juillet 2018 06 h 39

    La beauté de l'art.

    Je souscris à votre propos. La beauté de l'art est le sens que le créateur révèle par son art. Dans SÂLV, c'est ce sens qui fut torpillé par des opposants qui ont créé rien d'autres que le refus du sens et de la beauté du montage pour le véhiculer. Torpiller du sens, c'est attaquer quelque chose pour le détruire par diverses manières. La pièce, dit-on, sera jouer ailleurs d'ici peu, mais je n'ai pas lu qu'elle le serait à Montréal, là où elle fut torpiller par l'intolérance envers un sens rejeté et des artistes qui le véhiculent. Ça en dit plus sur ce qui eut cours à Montréal.

  • François Beaulé - Abonné 11 juillet 2018 07 h 49

    Le FIJM n'était pas le producteur de SLAV

    « M. Dupont a lu une longue déclaration du FIJM, dans laquelle il a souligné que le festival est un diffuseur, et non un producteur. », tel que rapporté par un journaliste du Devoir les 8 et 9 juillet derniers. Je m'étonne que 2 jours plus tard, Le Devoir publie une opinion qui soutient que le FIJM était le producteur du spectacle.

    La décision d'annuler les représentations n'a pu être prise sans le consentement du TNM et de la compagnie Ex Machina. La perte financière qui est causée par cette annulation sera assumée non pas seulement par le Festival mais aussi par les 2 autres partenaires (selon les déclarations du M. Dupont).

    Maintenant que le festival de jazz est terminé, il serait souhaitable que le TNM et Ex Machina justifient leur rôle dans cette annulation. Et surtout, qu'ils expriment leur volonté de reprendre le spectacle ou de l'oublier.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 juillet 2018 11 h 19

      Producteur ou diffuseur, m'est avis que la décision est venue du FIJM lorsque des protestations se firent entendre "extra muros"...