L’affaire «SLĀV» et les soi-disant progressistes

«Où sont donc les sociologues, anthropologues, écrivains, en somme les intellectuels québécois?» se demande l'auteur à la suite de l'annulation du spectacle «SLAV».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Où sont donc les sociologues, anthropologues, écrivains, en somme les intellectuels québécois?» se demande l'auteur à la suite de l'annulation du spectacle «SLAV».

Dans les heures qui ont suivi l’annulation par le FIJM du spectacle SLĀV, réalisé par Robert Lepage et Betty Bonifassi, je m’attendais à lire et à écouter plusieurs déclarations en leur soutien de la part de gens de théâtre, d’artistes et d’écrivains. […] Où sont donc les sociologues, anthropologues, écrivains, en somme les intellectuels québécois ? Il y a plus de vingt ans, je m’étais interrogé dans les pages de ce journal sur l’étonnante « amnésie généralisée sur [Hubert Aquin], l’un des écrivains-philosophes les plus grands du Québec ». Aujourd’hui, le même phénomène d’absence, de réticence collective se répète, moins grave certes, pour un autre grand artiste québécois.

[…] Le 6 juillet, au lendemain de l’annulation, arrive la sobre réplique de Robert Lepage, qui préfère ne pas affronter l’analyse de la notion d’appropriation culturelle qu’il considère trop complexe, se limitant à dire, en acteur, que la pratique théâtrale repose sur un « principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. » Je trouve cela juste et suffisant ; injuste et défaillante la position de tous ceux qui condamnent Lepage en l’accusant du crime d’appropriation culturelle.

Mais que signifie au juste l’« appropriation culturelle » ?

D’après Wikipédia , c’« est un concept né aux États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture “dominante” serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation ». De toute évidence, l’application de ce principe constitue la revanche des cultures, des groupes, des identités faibles ; une espèce de retour du balancier. Le système dominant, le pouvoir majoritaire un peu partout dans le monde, mais de façon prépondérante aux États-Unis et au Canada, aurait accordé gratuitement, c’est-à-dire non pas à la suite d’une sanglante lutte de classe, aux « cultures faibles » la pleine liberté et une totale autorité sur la gestion de leur propre image. Après des siècles d’injustice, de répression et d’oppression, féministes, communautés LGBT, peuples autochtones et minorités de tout genre ont été déclarés maîtres chez eux ! Quel triomphe et quelle générosité de la part du pouvoir ! Mais est-il possible que ce cadeau tombe, comme le fromage de la fable, de la bouche des puissants dans celle des faibles ?

Il faudrait toujours que les faibles doutent des concessions gratuites. Mais non, encore une fois aveuglés par le désir de vengeance, ils ne se rendent pas compte de la ruse du pouvoir. Et pourtant, ils devraient bien comprendre que les cultures « fortes » sont capables d’accepter le regard critique des autres cultures. Ce n’est pas aux seuls Russes, par exemple, d’avoir le droit de s’occuper de la révolution d’Octobre : une foule d’historiens, d’écrivains et d’artistes de toutes origines « ethniques » s’est penchée sur ces événements qui appartiennent à l’humanité entière. Ce n’est pas aux seuls Italiens de s’occuper de Renaissance ou de mafia ! Alors, pourquoi des artistes blancs ne devraient-ils pas pouvoir mettre en scène et chanter les chansons des esclaves noirs d’il y a deux siècles ? En se méfiant du regard et de la solidarité authentiques des autres, les cultures faibles et leurs avocats souteneurs de l’application totalitaire du concept d’appropriation culturelle ne s’aperçoivent pas qu’ils nuisent à leur cause, car, par leur attaque, ils ne font que renforcer leur condition de culture mineure. Le cadeau de la culture dominante n’est pas si innocent.

Au lieu de se lever contre les Lepage et les Bonifassi généreux de ce monde, les gauchistes myopes de chez nous devraient se révolter contre la ruse du pouvoir qui réussit à leur faire confirmer leur propre infériorité. Ils auraient dû comprendre que SLĀV (je ne l’ai pas vu, comme tout le monde…) ne dicte pas une interprétation de l’histoire de l’esclavage des Noirs, qu’il ne l’altère pas, mais la célèbre en la mettant en scène avec sensibilité et respect.

Regards croisés plutôt, laissez-vous regarder par les autres et faites de même ! L’alternative étant que chaque maudit groupe « ethnique », à commencer par les Britanniques et les Français, écrive lui-même sa propre histoire, s’autocélèbre, soit le seul et unique interprète de sa merveilleuse identité. C’est cela qu’on veut ?

À voir en vidéo