Appropriation culturelle et rapports de domination

Le spectacle «SLAV» a été annulé après quelques représentations seulement.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le spectacle «SLAV» a été annulé après quelques représentations seulement.

Le degré de confusion auquel nous en sommes arrivés dans l’affaire SLĀV atteint les proportions du sociodrame sans issue et sans utilité pour personne. À la base, c’est la notion même d’appropriation culturelle qui est à la source de toute cette confusion, même si elle incorpore certains principes moraux bien fondés, et qui contribue à perpétuer les rapports de domination.

Cette notion d’appropriation culturelle incorpore au moins trois confusions qui sont lourdes de conséquences. Avec la première, on réussit à voiler l’existence même des rapports de domination en les confondant avec des questions identitaires confuses pour aboutir à un résultat contraire aux objectifs.

En soi, s’approprier certains éléments d’une autre culture, c’est simplement la partager, c’est participer au phénomène universel de l’interpénétration des cultures. Autrement, nous serions dans un régime permanent de guerre totale.

Il arrive qu’à ces relations interculturelles se superposent des rapports sociaux de domination politique et économique. On peut alors soulever des questions de légitimité ou de justice. Par exemple, les oeuvres d’art volées dans les colonies font à juste titre l’objet de réclamations. Les recettes médicinales qui ont été volées par des compagnies pharmaceutiques aux groupes qui les avaient découvertes sont aussi des exemples de domination ou d’exploitation.

Il ne s’agit plus en soi d’« appropriation culturelle », mais de pillage, ce qui est tout à fait différent. Il est alors question de domination, pas de relations interculturelles. Si on veut accuser Robert Lepage ou Betty Bonifassi, il faudrait démontrer qu’ils ont exercé un rapport de domination, pas qu’ils ont fait des emprunts culturels. En parlant d’« appropriation culturelle », on en vient plutôt à escamoter la question de la domination.

Dans le cas particulier de la pièce SLĀV, une deuxième confusion entre en jeu. C’est celle qui a été la mieux critiquée dans le débat en cours. C’est la confusion entre des marqueurs biologiques et sociaux de l’identité : parler des « Noirs » comme d’un groupe culturel parmi d’autres, alors que cette catégorie est aussi absurde que parler des « Roux ». En alimentant sans cesse cette confusion fondatrice du racisme, on aboutit encore à des résultats contraires à ceux qui étaient visés.

Quant à la troisième source de confusion, elle tient à la notion d’appropriation tout court. Qui est propriétaire des mots qu’il utilise, des recettes qu’il cuisine, des airs qu’il chantonne, des motifs qu’il se fait tatouer ? L’absurdité même d’une telle question devrait sauter aux yeux de tout le monde si nous n’étions pas si englués dans les dérives d’une culture qui a cherché à étendre un régime d’appropriation d’abord fondé sur le travail (le champ labouré, la maison construite) en l’étirant peu à peu jusqu’aux confins des réalités les plus intangibles. Des gens ont obtenu des titres de propriété sur des airs populaires, sur des dessins, des mots, des idées et même sur des entités produites par la nature, comme des gènes. On a acheté et vendu des indulgences, on achète et vend des paris sur des variations boursières. On rêve d’acheter et vendre des pensées, si on arrive à les décrire.

Tout cela fait partie d’un délire collectif auquel nous participons tous. Nous en arrivons même à croire que ces appropriations sont plus réelles et plus essentielles encore que les rapports sociaux de domination qu’elles recouvrent symboliquement, jusqu’au point de nous les faire oublier. Les boursicoteurs du monde entier doivent se frotter les mains en lisant nos élucubrations au sujet des crimes d’« appropriation culturelle », car c’est à eux que profite la confusion entretenue. Encore une fois, cette notion contribue à des résultats contraires à ceux visés par ses utilisateurs.

Les artistes et autres créateurs identifiés à certaines minorités culturelles ont souvent raison d’affirmer qu’ils sont victimes de discrimination, comme ceux d’autres catégories sociales, mais s’ils souhaitent changer les choses, ils n’ont pas choisi la meilleure argumentation en invoquant un crime d’« appropriation culturelle ».

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