Je suis Betty

Pour que ce monde ait un sens et que la solidarité reste possible, il faut pouvoir écouter Betty Bonifassi nous dire à sa manière «je suis une esclave noire», croit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pour que ce monde ait un sens et que la solidarité reste possible, il faut pouvoir écouter Betty Bonifassi nous dire à sa manière «je suis une esclave noire», croit l'auteur.

J’ai eu la chance de rencontrer Betty Bonifassi alors qu’elle portait par sa voix puissante et chaude les rythmes irrésistibles de DJ Champion. Je suis allé l’entendre aussi souvent que possible depuis et ai suivi son parcours artistique avec intérêt, curieux de découvrir comment cette voix unique et parmi les plus émouvantes qu’il m’ait été donné d’entendre allait faire son chemin dans notre univers culturel.

Lorsque, il y a quelques années, elle nous a confié qu’elle avait fait la découverte d’un corpus bouleversant et quasiment oublié de chants d’esclaves, j’ai pensé qu’elle avait enfin trouvé un répertoire à la mesure de son talent et de cette voix capable de fendre l’âme. Chaque fois que nous l’avons revue par la suite, elle nous confiait à la fois son enthousiasme pour ce projet et la difficulté de poursuivre son travail de recherche et d’interprétation sans en avoir les moyens. Elle faisait alors des spectacles ici et là avec un petit ensemble pour faire connaître ce travail et tenter de trouver des appuis pour la réalisation des enregistrements. Lorsque j’ai vu sur la marquise du TNM en juin qu’elle collaborait avec Robert Lepage à un spectacle à partir de son travail, j’ai pensé qu’elle avait enfin trouvé celui qui pouvait l’aider à mettre son projet au monde.

Comme la plupart des gens, je n’ai pas vu le spectacle et ne peux me prononcer ni sur la qualité de l’ensemble ni sur la controverse. Je regrette cependant que cette démarche honnête et généreuse d’une artiste se heurte à des positions qui me semblent improductives sur les véritables enjeux.

Les combats contre l’injustice, l’intolérance, les inégalités sont l’affaire de toutes les forces progressistes qu’on peut mobiliser. Plus près de cette affaire, et sans oublier tout ce qui reste à faire pour combattre toutes les violences qui nous entourent, l’abolition de l’esclavage aux États-Unis au temps de Lincoln, puis la lutte pour les droits civiques au temps de Martin Luther King n’auraient pu trouver suffisamment de force pour provoquer de véritables changements sans une large mobilisation des forces progressistes sans égard à leur origine.

Lorsque Betty fait revivre par sa voix les chants d’esclaves noirs américains, c’est pour moi comme lorsque John Kennedy a dit qu’il était Berlinois au lendemain du blocus soviétique. Pour que ce monde ait un sens et que la solidarité reste possible, il faut pouvoir écouter Betty nous dire à sa manière « je suis une esclave noire ». Et, malheureusement, il faut aussi affirmer que « nous sommes Betty », des artistes inquiets d’une forme nouvelle de censure.

2 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 7 juillet 2018 06 h 44

    Je suis Betty et Robert


    Selon Le Devoir de Mme Chouinard, « SLÂV » doit être présenté selon les vues des tireurs d’élite proclamés défenseurs d’une diversité étouffée au Québec.

    M. Lepage n’ouvre plus la porte à Mme Bonifessi, mais la ferme parce qu'il fut irrespectueux des noirs en choisissant des blancs en trop grand nombre pour exprimer, comme le fait Mme Bonifessi, la souffrance des esclaves noirs des États-Unis.

    Avec sa mise en scène, les chants deviennent des « non-chants », car ils étouffent des membres d'un groupe de la diversité. Aussi, le Devoir s’empresse-t-il de redonner la parole à des tireurs d’élite le lendemain où M. Lepage fit part de ses vues.

    Le Devoir le fait parce que le montage de « SÂLV » alimente la discrimination à l'égard de noirs du monde entier vivant au Québec, qu’ont décodé des tireurs noirs, surtout des tireurs blancs de langue anglaise, car plus sensibles que les autres blancs du Québec.

    Mon œil ! Lors de la Guerre de sécession dont l’abolition de l’esclavage fut l’enjeu, des blancs anglais des provinces britanniques, dont ceux de la section-est du Canada-Uni, ont financé les dirigeants sudistes alors que les blancs de langue française supportaient les nordistes.

    Pris de panique devant des représailles des Américains, ces blancs anglais ont écrasé les blancs de langue française pour créer, à la suggestion de Londres, un mur de protection qu’est devenu le Dominion of Canada.

    La même panique incita Trudeau-père à introduire le multiculturalisme parce qu’il craignait qu’au Québec il y ait une mobilisation des Québécois de toutes origines pour créer leur pays en faisant sécession du Canada.

    En tirant sur « SÂLV », Le Devoir poursuit le travail de cet homme pour faire du Québec un sous-produit canadien en charge deux de ses habitants, Betty et Robert, qui révèlent la souffrance d'esclaves noirs américains parce qu’ils ne l’ont pas fait selon les vues de tireurs d’élite déguisés en sauveur du Canada.

    Voilà ce qui ne se dit pas.

  • Céline Pelletier - Abonné 7 juillet 2018 11 h 34

    Splendide

    Votre texte est admirable, Monsieur Courchesne. Merci pour cette bouffée de bon sens.

    Je me permets de répéter une de vos phrases, car on ne saurait mieux dire : "Pour que ce monde ait un sens et que la solidarité reste possible, il faut pouvoir écouter Betty nous dire à sa manière « je suis une esclave noire »."

    L.-P. Desaulniers, co-abonné