Transformer le Québécois en homme blanc

La couverture médiatique des projets récents de Betty Bonifassi nous laisse penser que la chanteuse n’est plus une artiste québécoise, bien qu’elle vive au Québec depuis des années, souligne l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La couverture médiatique des projets récents de Betty Bonifassi nous laisse penser que la chanteuse n’est plus une artiste québécoise, bien qu’elle vive au Québec depuis des années, souligne l'auteur. 

La dernière semaine a vu naître et croître une controverse médiatique autour du spectacle SLĀV de Béatrice Bonifassi et Robert Lepage. On a eu droit à un cours accéléré en cultural studies où les concepts d’appropriation culturelle, de racisme systémique et d’intersectionalité ont intégré les chroniques, éditoriaux et gazouillis de la sphère médiatique.

Les sciences sociales ont été hésitantes à sortir ces concepts lourds de sens de la marge critique pour finalement les intégrer au corpus dominant, en enseignement et en recherche. L’apport des travaux critiques de cette tradition aux sciences sociales est indéniable. Ils ont enrichi de manière significative la boîte à outils des chercheurs et chercheuses intéressés à la sociologie des acteurs, aux mouvements sociaux, aux dynamiques électorales, et j’en passe. Mais le discours identitaire à la sauce critique a aussi des conséquences politiques substantielles. Deux sont ici nommées et illustrées par la controverse SLĀV. Mais la liste est bien plus longue.

Premièrement, on assiste à une redéfinition des acteurs de la sphère publique. On attache à ceux-ci des qualificatifs plus ou moins pertinents selon le contexte. S’il est probablement utile, lorsque les oeuvres s’y prêtent, de spécifier que telle dramaturge est afro-américaine ou encore acadienne pour comprendre sa démarche artistique, il est souvent réducteur et superflu de mettre dans une case identitaire la plupart des artistes, personnalités publiques ou experts universitaires.

Le cas Bonifassi est d’ailleurs patent. La couverture médiatique de ses projets artistiques récents nous laisse penser que la chanteuse n’est plus une artiste québécoise, bien qu’elle y vive depuis des années. Elle n’est souvent même plus une artiste tout court. Elle est devenue une artiste d’origine française, avec des racines à travers l’Europe. Son identité aura fini par manger son appartenance à une société définie malgré le fait que son apport important à la chanson d’expression française et anglaise soit définitivement ancré au Québec. Que l’artiste ressente et vive au quotidien ses racines culturelles est tout à fait normal. Qu’on la définisse médiatiquement par celles-ci est une tout autre histoire.

Transformation du discours critique

Deuxièmement, et c’est ce qui est le plus intéressant pour un chercheur en sciences sociales, est la transformation assumée à travers le discours critique du Québécois en homme blanc (le masculin est ici un choix volontaire). On évacue alors complètement le projet de société politique construit autour d’un marqueur historique et géographique au profit d’une identité ethnoculturelle et surtout physiologique. On fait du Québécois francophone, perçu jusqu’ici comme en situation précaire en Amérique du Nord, un symbole de la domination des puissants. Le voilà à la table des accusés.

Le cas Lepage prend ici tout son sens. Dramaturge ayant connu durant son enfance les derniers relents du colonialisme britannique, l’artiste demeure, lui, un Québécois (lire : un Blanc francophone de tradition catholique issu de l’immigration française de vieille date), à défaut d’un exotisme qu’on pourrait lui accrocher au cou. Mais il est maintenant un homme blanc, doublement dominant dans une société où le croisement entre ethnicité et genre marque les relations de domination. Le fait que Lepage vienne d’un milieu populaire est ici complètement occulté puisque la dialectique marxiste de classe a été remplacée par une dialectique toujours marxiste, mais maintenant construite autour de l’identité individuelle.

Le discours identitaire critique devient le glaive qui décapite à la fois les inégalités de classes traditionnelles et l’appartenance civique à la nation québécoise. C’est la fin d’un projet culturel commun, partagé. C’est surtout la dernière offensive de l’idéal multiculturel. La pièce 887 de Robert Lepage se termine par une interprétation émouvante du Speak White de Michèle Lalonde. Cette ironie mérite qu’on la médite longuement.

13 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 6 juillet 2018 06 h 05

    Un autre dur coup pour le vivre ensemble


    Cette triste mise en scène par les contestataires de ce projet « artistique » en dit long.

    Que dire du silence des leaders de la communauté noir sur cette tempête dans un verre d’eau...

    Le Québec n’est pas les USA ou le ROC. Il à toujours été une terre de paix. Le seul contentieux qu’il avait jusqu’à récemment état sa place, dans ou hors Canada.

    Cet événement malheureux, joint au jugement sur le voile intégral islamiste, démontrent clairement les échecs tant de « la diversité », de « l’interculturalisme » que du « multiculturalisme ».

    Le Québec est cerné de toutes parts...

    • Louise Collette - Abonnée 6 juillet 2018 09 h 57

      Magnifique commentaire Monsieur Rouette merci, ça fait du bien par les temps qui courent.
      Et ce silence des leaders de la communauté noire, je ne suis pas près de l'oublier, ils nous laissent passer pour des racistes finis, ils ne disent rien et qui ne dit mot consent.
      Ils savent très bien que Robert Lepage n'est pas raciste, que ce n'est pas un geste raciste, ce serait plutôt de l'empathie de sa part, je le vois comme ça. Lepage s'intéresse à tout, c'est un esprit ouvert.
      C'est absolument désolant et triste.

  • Gilles Bousquet - Abonné 6 juillet 2018 07 h 46

    L’appropriation culturelle

    L'’appropriation culturelle de Slav, c'est quoi au juste ? Impossible de parler de ce qui se passe ailleurs, chez les autres ? Félicitations à Robert Lepage !

  • Raynald Blais - Abonné 6 juillet 2018 08 h 03

    Liaison inappropriée

    M. Bodet lie les critiques contre SLAV au marxisme. Mal lui en prend de tenter l’approche puisque, contrairement à son affirmation, le marxisme est essentiellement (et toujours) basé sur la lutte de classe alors que l’identité culturelle n’en est qu’un accessoire plus ou moins important selon l’époque et le lieu. Dans ce cas-ci, il n’est pas suffisant d’affirmer que M. Lepage vienne d’un milieu populaire pour gommer son accession à la classe supérieure. En tant que recrue, M. Lepage devient, non un symbole, mais un acteur de la “domination des puissants”, au Québec, au Canada, en Amérique du Nord et dans le monde.

    Quant aux critiques elles-mêmes, certaines sont méritées et ne peuvent être évacuées en les associant simplement au “discours identitaire critique” ou au marxisme édulcoré.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 juillet 2018 11 h 17

      Il n'est pas suffisant, monsieur Blais, que certaines critiques soient méritées pour justifier la censure.Donner raison à un millier de protestataires alors que plusieurs milliers de spectateurs ont apprécié ne vous amène pas à vous poser la question, c'est dommage.

    • Raynald Blais - Abonné 6 juillet 2018 17 h 29

      Vous avez raison Mme Paulette, mon commentaire était bien laconique. Par contre, je me fais plus de souci pour les protestataires que pour M. Lepage. Les uns retourneront chez eux sans autre réponse à leur protestation qu’un arrêt du spectacle contesté alors que M. Lepage aura le pouvoir de s’exprimer encore et encore grâce aux investissements gouvernementaux et privés dans son magnifique théâtre au centre de la Capitale.
      Selon toute vraisemblance, un accès privilégié sur la place publique pour exprimer sa pensée permet une meilleure défense contre la censure. En refusant toute discussion avec les protestataires par peur de perdre le contrôle, ne les a-t-on pas censurés?

  • François Beaulne - Abonné 6 juillet 2018 08 h 28

    Excellente analyse

    `Voilà maintenant qu'en un temps record, les "Nègres Blancs d'Amérique" sont passés d'un statut de colonisé à celui d'opresseurs racisants. Il faut le faire! Ça mérite une inscription aux Records Guinness. Et, par surcroît en Anglais s'il faut en croire les manifestants qui brandissaient leurs pancartes en anglais devant le TNM. Et après on s'étonnera que la 'majorité silencieuse de souche' commence à s'indigner et à se révolter contre ces accusations qui déforment et bafouent les acquis sociaux progressistes du Québec des 50 dernières années.

    • Louise Collette - Abonnée 6 juillet 2018 09 h 59

      À mon avis la majorité silencieuse est encore beaucoup trop silencieuse.....

  • Jean Lacoursière - Abonné 6 juillet 2018 08 h 52

    Tu viens d'où, toé?

    Cette lettre me rappelle la chronique de Josée Blanchette du 9 mars 2018 dans laquelle la chroniqueuse écrit à la fois, au sujet de Marwah Rizqy :

    "...la fougueuse Marwah, 32 ans. Cette native d’Hochelaga (elle y vit toujours avec toute sa famille)..."

    ET

    "...jeune femme d’origine marocaine..."

    Bien que la chroniqueuse utilise le mot "origine" dans un sens juste qui est celui de l'ascendance, à mon sens, l'origine de Marwah Rizqy est... Hochelaga-Maisonneuve (Montréal), dans le sens courant et contextuellement plus juste pour sa chronique du mot "origine" qui est "endroit d'où quelqu'un provient", comme dans "tu viens d'où toé?". Bien sûr, la chroniqueuse répond à cette question en fournissant l'information que Rizqy est née dans Hochelaga-Maisonneuve. Toutefois, faire remarquer l'ascendance marocaine de Rizqy cultive dans les esprits l'idée que des traits et une couleur de peau différentes sont des signes indubitables d'un lieu de naissance autre que le Québec, donc d'une étrangeté. Ces Québécois se plaignent d'ailleurs souvent qu'il est lassant de se faire poser la question "tu viens d'où toé?" dès le début d'une conversation, chose que ne vivent pas les gens aux traits européens et qui disent "toé".

    Tant qu'on prendra autant de soin à spécifier la "race" des personnes, on n'avancera pas.

    Lepage a manqué de tact en n'engageant pas davantage de chanteurs noirs pour SLAV, mais il n'a commis aucune faute grave et haranguer les spectateurs entrant au TNM n'était vraiment pas l'idée du siècle de la part des opposants au spectacle. Voilà certainement une action qui nous fait reculer.

    L'auteur de cette lettre vise selon moi juste en écrivant: "[...] la dialectique marxiste de classe a été remplacée par une dialectique toujours marxiste, mais maintenant construite autour de l’identité individuelle."

    • Carmen Labelle - Abonnée 6 juillet 2018 17 h 58

      Quand on engage des acteurs, on fait passer des auditions et on engage les meilleurs dans un rôle donné. C'est ce qu'a fait Robert Lepage.Il a choisi les meilleures voix parmi celles qui ont auditionné. Est-ce qu'il y a eu beaucoup de chanteuses noires qui sont venues auditionner? Est-ce qu'à compétence égale, Lepage a préféré une chanteuse blanche plutôt qu'une noire? Je ne crois pas . Il eût fallu que les protestaires, avant de réagir si aggressivement, aient vérifié cela.