Une victoire pour la communauté noire?

L’injustice et la misère n’appartiennent à personne en exclusivité. L’esclavage n’appartient pas aux Noirs qui l’ont subi et subissent encore le racisme, estime l'auteure. 
Photo: Catherine Legault Le Devoir L’injustice et la misère n’appartiennent à personne en exclusivité. L’esclavage n’appartient pas aux Noirs qui l’ont subi et subissent encore le racisme, estime l'auteure. 

SLĀV retiré de la programmation du Festival international de jazz, est-ce une victoire pour la communauté noire ? Non. La minorité extrémiste qui a manifesté devant le TNM, harcelant souvent violemment des spectateurs venus assister au spectacle de Robert Lepage, aura, elle, marqué un point. Elle aura réussi à semer une controverse qui n’aura aucune retombée positive en ce qui a trait au débat de l’inclusion. On a mis le feu, SLĀV a été consumé, rasé. Les créateurs et les artistes de ce spectacle se sont fait « brûler », sur la place publique. Pris en otage, malmenés, traités de racistes, ils n’ont eu aucun autre recours. Est-ce cela, de la censure ? Malheureusement, oui.

SLĀV : une production « d’appropriation culturelle » ? Non. Mettre en scène un spectacle relève d’abord d’une « interprétation culturelle ». Ce qui est le propre de l’art, c’est de proposer une vision. Qu’on montre l’esclavage des Noirs sans l’avoir vécu ne constitue pas une usurpation. Rien n’est volé aux Noirs. Il peut s’agir dans le meilleur esprit d’un rappel à la mémoire collective de ce qui fut et n’aurait pas dû être.

Nous, Québécois francophones, avons vécu une domination des Anglais (et du haut clergé associé aux Anglais) à partir de la conquête et avons subi torts et préjudices qui nous ont marqués profondément. Le livre de Vallières, Nègres blancs d’Amérique, est particulièrement éloquent au sujet de cette répression et de ses dommages irréversibles sur le peuple canadien-français. En quoi et pourquoi devrions-nous nous insurger contre ceux qui « s’approprieraient culturellement » cette domination de notre peuple pour mettre en scène un spectacle qui exposerait les injustices et les souffrances vécues par les Canadiens français ? Au contraire, nous reconnaîtrions en cette initiative une empathie pour nos asservissements à travers le théâtre, la musique, l’humour et y verrions une occasion d’enrichir notre culture. […]

Oui, Lepage aurait dû engager plus de Noires dans son spectacle. Est-ce une raison pour dénigrer l’ensemble de sa démarche et l’accuser de racisme ? Non. L’inclusion sociale et culturelle dans une production artistique traitant de sujets comme l’esclavage peut se faire avec des maladresses et causer des dissensions, car on marche sur des oeufs. Le spectacle de Lepage n’a pas échappé à cet état de fait. Cependant, le procès auquel les créateurs et les interprètes ont eu droit sur la place publique a été, pour le moins, outrancier.

Pas d’exclusivité

L’injustice et la misère n’appartiennent à personne en exclusivité. L’esclavage n’appartient pas aux Noirs qui l’ont subi et subissent encore le racisme. Un Blanc, parce qu’il est blanc, n’est pas a priori un raciste. Oui, ce sont des Blancs qui ont écrasé des Noirs. Cependant, ce n’est pas parce que des Blancs représentent selon une mise en scène artistique des Noirs soumis et dépossédés qu’ils s’accaparent leur misère, la font leur et du même coup deviennent des racistes. Qu’on les taxe d’exploiteurs du fait qu’ils retirent des revenus sur le dos de ceux (des Noirs) qui auraient dû jouer dans le spectacle est excessif. Encore là, pour le moins.

« Appropriation » sous-entend dépossession, vol, usurpation. Dans SLĀV, l’interprétation de chants d’esclaves noirs par une Blanche ne constitue pas une « appropriation » de l’esclavage et de la souffrance noire par une Blanche. Il s’agit d’une « représentation » de la misère d’un peuple. « L’appropriation » ne prend forme que dans l’oeil de celui ou de celle qui cherche et trouve un lieu où le « mauvais Blanc raciste » persiste et signe en « s’appropriant » (en faisant sienne ?) la misère de l’autre et, qui plus est, se « remplit les poches » avec cette misère !

Appropriation ou victimisation ?

Cette tendance à vouloir trouver des marques de racisme et d’« appropriation culturelle » dans des productions dès qu’il est question de « races », en l’occurrence ici des Noirs, pourrait s’apparenter davantage à une forme de refus de s’extraire d’un état victimaire.

Cet acharnement à trouver et dénoncer « le mauvais Blanc raciste » ne permettrait-il pas de se maintenir victime au lieu de passer à autre chose et de s’affranchir véritablement ? Comment ? En cessant ces mises au pilori, en interrogeant, en remettant en question, en ouvrant le dialogue. Ce procès intenté à SLĀV a allumé les hostilités et s’est terminé carrément en lynchage. Et que dire de ce chanteur noir qui a refusé de se produire à cause de SLĀV ? Cette situation aberrante est inadmissible en 2018, ici au Québec, dans une société qui est l’une des plus démocratiques de la planète. Cette guerre menée contre SLĀV, une production sûrement maladroite à certains égards, met en évidence un acharnement à trouver des coupables, des abuseurs, disons-le, des racistes.

Les créateurs et les interprètes de SLĀV, qui ne l’ont pas eu facile et qui ont subi une véritable chasse aux sorcières, auront droit à des excuses, sinon à des explications-discussions raisonnables. Les organisateurs du Festival de jazz devront y voir. On se souviendra de ce spectacle comme d’une production bouc émissaire. Et ce ne sont pas des Noirs qui auront été abusés et malmenés.

20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 juillet 2018 02 h 37

    «On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre!»

    On a remplacé la lutte de classes par le tribalisme et l'ethnicité. Au lieu de la lutte traditionnelle contre les inégalités où toutes les races et les ethnies se rassemblent contre l'oppression capitaliste, on sème la division basée sur la couleur de la peau. On voudrait maintenir les noirs dans un état de victimisation éternelle. Au lieu de s'allier avec les blancs pour une vision de société juste et équitable, on les aliène, en les accusant de racisme systémique. «On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.»

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juillet 2018 18 h 07

      Bien dit, Mme Alexan. Comme souvent c’est le cas, l’insomnie vous inspire.

      La position intellectuelle défendue par les protestataires est typique du racisme anglo-saxon.

      Les rôles de Noirs doivent être tenus par des Noirs. Les méchants sauvages doivent être incarnés par de vrais autochtones. Et ainsi de suite.

      Donc on crée une multitude de petits ghettos sur le modèle des réserves indiennes et des pensionnats autochtones.

      Ceux qui ne se conformeront pas à ce modèle de ségrégation basé sur la race seront considérés comme des racistes. Quelle belle logique incohérente.

      Dans une ville québécoise habitée à 100% par des Blancs (comme c’est souvent le cas), si jamais des étudiants veulent créer une pièce de théâtre qui condamne l’esclavagisme noir, on leur dira : non, ne faites pas cela, mes enfants. Ceci est de la vilaine appropriation culturelle. Parlez-nous plutôt de la vie heureuse des beaux propriétaires de plantations de coton à la place.

  • Patrick Daganaud - Abonné 6 juillet 2018 06 h 03

    L'erreur monumentale a été la distribution

    L'erreur monumentale a été la distribution et c'est elle et elle seule qui a censuré la création.

    En d'autres termes, si Lepage et Bonifassi avaient écouté les conseils avisés relativement à la distribution, SLĀV serait demeuré en scène.

    Madame Mongeon, l’injustice et la misère appartiennent, hélas, en exclusivité aux personnes qui les subissent et certes pas aux personnes qui les assènent.
    C'est un devoir de mémoire de ne pas confondre les tortionnaires et leurs victimes et, en ce devoir, de ne pas inventer une réhabilitation purement mentale en usurpant la place de celles et ceux qui ont souffert.

    Même sous prétexte de réhabilitation ou de réconciliation...
    Même sous prétexte de licence artistique...
    Nous verrions mal des Américains des É-U jouer le rôle des victimes japonaises d'Hiroshima...
    Nous verrions mal des frères des écoles chrétiennes (ou leurs enfants, ha, ha!) jouer le rôle de leurs victimes autochtones...

    • Carmen Labelle - Abonnée 6 juillet 2018 10 h 26

      On parle ici de theâtre, et non dedocumentaire. Et au theatre, on fait des auditions et engage les meilleurs dans un rôle donné. Comme le dit bien une québécoise de race noire outrée de la controverse et de l'annulation de SLAV:«J’ai fait ma place dans la société québécoise en étant moi! Une personne, un être humain qui travaille fort et qui persévère. Je suis fonceuse et déterminée et ça rien avoir avec ma couleur mais ma personnalité. Je suis plus qu’une couleur de peau, je suis Moi.
      Ma couleur n’a rien avoir avec mes échecs et mes succès et je trouvent ça déplorable qu’on résume tous les problèmes de la communauté par sa couleur de peau.
      Si faut être Juifs pour parler de l’holocauste en 2018, je ne veux pas de cette société.» <iframe src="https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fmarie.e.jobin.9%2Fposts%2F10155196413147757&width=500" width="500" height="294" style="border:none;overflow:hidden" scrolling="no" frameborder="0" allowTransparency="true" allow="encrypted-media"></iframe>

    • Cyril Dionne - Abonné 6 juillet 2018 11 h 24

      Bien d’accord avec vous Mme Labelle.

      Dans l'industrie privée, on engage les meilleurs candidats, qu'ils soient gais, hétérosexuels, blancs, noirs, bruns, jaunes, bleus (pour les extraterrestres) femmes, hommes, vieux, jeunes ou d'une autre ethnie en autant qu'ils sont compétents. C'est seulement dans le service public qu'on parle de quotas parce qu'il semble que la compétence n'est pas importante, mais la politique, oui. La censure, c’est de la censure et toujours de la censure parce que sous des prétextes quelconques, on fait taire ceux qui ne sont pas d’accord avec nous. Honte et honte à tous ceux qui se drapent dans les vêtements d’une rectitude politique qui étouffe l’esprit démocratique, la liberté d’expression et surtout, le gros bon sens. Où sont tous partis nos « Je suis Charlie » d’hier?

      « Il n'y a pas de limites à la création qui est au service de la liberté d'expression car, là où l’acte de création s'arrête, bien souvent, la place est laissée à la censure ou à l'autocensure ». (Cabu – Charlie Hebdo)

      « La censure pardonne aux corbeaux et poursuit les colombes ». (Juvénal)

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 6 juillet 2018 11 h 34

      Depuis quand les Québécois sont responsables des injustices commises par les suprémacistes blancs des USA? Au nom de quelle détournement de l'Histoire s'arroge-t-on le droit de les mettre dans le même sac? Puis-je, à titre d'illustration, vous rappeler que, comme un million de Canadien français immigrés aux USA, mon grand-père paternel, qui y était né, était considéré là-bas comme un « white nigger » ou « Canuck », qu'analphabète, il a commencé à travailler dans les « facteries de coton » dès l’âge de 8 ans pour un salaire de misère. Que dans la jeune vingtaine, il se maria au Vermont avec une autre « Canuck » dans un État américain où l’eugénisme sévissait, car l’on y stérilisait les Canayennes et les Abénakises considérées comme provenant de races inférieures. Alors importer les raccourcis d'ailleurs pour mettre dans le même bateau ce petit peuple qui s'accroche aux rives du Saint-Laurent depuis plus de quatre siècles, c'est non seulement trafiquer les faits, mais tomber dans le cliché comme ceux du film "The Revenant" où les « voyageurs » et autres « batoches » y sont présentés comme des brutes, alors qu'ils partageaient avec les nations améridiennes le même quotidien, vivant en intelligence avec elles. Ça peut faire l'affaire des étudiants de Concordia ou de McGill qui n'apprécient pas que nous relevions la tête en reconnaissant notre américanité particulière. Ils auraient pourtant intérêt à lire le tout récent livre de Jean Morisset "Sur la piste du Canada errant" ou à visionner le documentaire de Carole Poliquin et Yvan Dubuc, l'Empreinte ( www.lempreinte.quebec ).

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 juillet 2018 20 h 58

      M.Daganaud,vos commentaires sont souvent justes ,mais dans le cas présent vous etes dans l'erreur
      et un des rares vu ce que la plupart sont d'un autre avis .

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juillet 2018 06 h 15

    Pas de compromis

    La proportion de Noirs dans la production du TNM était équivalente à la proportion de Noirs parmi les protestataires devant ce théâtre.

    Le quota acceptable qu’on doit atteindre pour être habilité à dénoncer l’esclavage est hors sujet. Même entièrement blanche, une troupe à le droit de dénoncer l’exploitation de l’homme par l’homme, même si le premier est noir.

    On ne se mettra pas à établir le quota de gais pouvant jouer la musique de Tchaikovsky sous le prétexte que seuls des homosexuels peuvent comprendre les tourments du compositeur dans la Russie tsariste homophobe.

    C’est une manie de toujours vouloir donner un peu raison à des indignés. Dans ce cas-ci, ils ont complètement tort.

  • Gilles Bousquet - Abonné 6 juillet 2018 07 h 53

    Un jour noir

    Pour la communauté noire qui ne veut pas que les blancs parlent d'eux, sans leur consentement.

  • Hélène Gervais - Abonnée 6 juillet 2018 08 h 10

    Excellent texte ...

    vous devriez être journaliste; votre texte est parfait et exprime très clairement ce que beaucoup pensent. Et à propos du jazzman qui s'est désisté à cause de SLAV peut-être qu'il avait d'autres raisons et qu'il a profité de cette pièce pour ne plus faire partie du festival de jazz. Qui sait?