La tragédie des réfugiés, le naufrage de l’idée d’Europe

Migrantes rescapées à bord de l'«Aquarius», en mai dernier
Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Migrantes rescapées à bord de l'«Aquarius», en mai dernier

Le mini-sommet tenu à Bruxelles dimanche 24 juin est la preuve que l’Europe n’avait pas besoin de la crise migratoire pour se diviser, mais la preuve suffisante que l’Europe politique peut bel et bien disparaître, c’est une certitude. Le refus de pays comme la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, qui mènent une politique intransigeante en matière d’accueil des réfugiés, d’y participer est un symptôme de plus.

L’Europe en qui nous tentons tous de croire risque bien de disparaître politiquement, donc, non pas par la prétendue « invasion » de migrants venus des quatre coins du monde, et en particulier d’Afrique et du Moyen-Orient, mais bien par l’incohérence de sa politique et le rejet des valeurs fondamentales humanistes qui l’ont vu naître.

Depuis des années, et particulièrement depuis les « Printemps arabes », les événements tragiques des réfugiés, des haragas maghrébins qui tentent de rejoindre l’Espagne, des migrants subsahariens des dernières années qui meurent à proximité des côtes italiennes, de l’Aquarius ballotté de l’Italie à l’Espagne, du nouveau bateau Lifeline en déroute, sont l’apogée de cette incompréhension et de cette déshumanisation des liens politiques, culturels, économiques, sociaux et humains des relations entre le Nord et le Sud. Même lorsque la société civile et les organisations humanitaires épongent l’inaction politique, rien n’y fait : le nouveau ministre de l'Intérieur italien Salvini tient des propos fascisants, Emmanuel Macron menace de sanctionner ceux qui refusent d’accueillir leur « lot » de réfugiés, et Angela Merkel, pour sa survie politique, veut finalement fermer ses frontières après avoir accueilli près d’un million et demi d’individus en cinq ans, ce que lui reprochent les Allemands désormais. Sur le dos de millions d’individus, chaque leader européen semble y jouer chaque jour sa survie politique. Le sommet à Bruxelles de cette fin de semaine est déjà condamné.

Or, nous ne sommes qu’au début du problème. En effet, l’afflux massif de réfugiés ne va pas s’arrêter aux conséquences des quelques guerres d’aujourd’hui : le réchauffement climatique fera fuir de certaines régions du monde des dizaines de millions d’êtres humains qui voudront se rendre également en Europe continentale. Alors comment s’organiser ? Pour l’Europe, ce n’est même plus l’heure de tenter de faire respecter les conventions de Genève et les droits élémentaires en matière d’accueil des réfugiés. La priorité de l’Europe est de faire encore croire à son idéal. Or, le glissement de l’Europe de l’Est depuis des années vers l’extrême droite et les populismes est la preuve de la mauvaise intégration de tous les anciens satellites russes et de la zone d’influence aujourd’hui de l’Allemagne. Pendant qu’elle brille économiquement, ses voisins ont toujours été à la traîne. Dès lors, la question d’accueillir des réfugiés du Moyen-Orient sur ce lit de misère ne se pose même pas.

Pourtant, si ces pays n’ont aucun lien direct, ni politique ni frontalier, avec la Méditerranée, c’est peut-être la mare nostrum même qui sauvera l’Europe, sur ce triple socle de latinité, de romanité et d’héllénité. Car justement ce triple socle n’aurait pu survivre sans l’apport civilisationnel historique des contrées que les anciens empires sont allés conquérir et qui ont fait aussi la richesse de notre identité dite européenne. Avec de la hauteur, on y reviendra.

La Méditerranée, espace de vie

Déjà depuis le début des révoltes arabes, la locomotive franco-allemande fragilisée est tombée en panne autour de la question des migrants. La panne se poursuit désormais avec la multiplication des régionalismes et des partis politiques populistes qui gagnent du terrain partout et fragilisent désormais tous les wagons européens. Alors que certains ne sont pas encore au pouvoir comme en France, les partis d’extrême droite tirent les ficelles de la Belgique à l’Italie, en passant surtout par la Pologne, la République tchèque et le fer de lance hongrois. Ils pèsent beaucoup aux Pays-Bas, en Grèce, en Suède, en Finlande, etc. Un nouveau rideau de fer à l’est et désormais au sud avec l’Italie est en train de se créer : c’est cela, l’Europe aujourd’hui, alors que Bruxelles continue à se rêver unie et que l’on veut continuer à faire croire au « sentiment européen » qui ne parle pas beaucoup, hélas ! à toutes ces provinces lointaines de l’Empire.

Pourtant, il est temps pour l’Europe et le monde, face au drame humain que vivent des millions d’hommes du Sud pour gagner cette illusion du Nord, de redéfinir et de fonder la politique euro-arabe méditerranéenne du XXIe siècle : que la Méditerranée redevienne un espace de vie et de circulation, et non un cimetière marin pour les rêves de millions de Subsahariens ou de victimes des guerres tragiques menées au Moyen-Orient depuis un siècle pour le contrôle de ses ressources et de sa situation géostratégique mondiale majeure. À côté du drame de l’Europe, il y a bien, hélas ! le drame du monde arabe qui n’est pas, loin de là, un eldorado pour ses « concitoyens arabes ». Les Printemps arabes ont fait long feu : même la Tunisie, que l’on se plaît à ériger en véritable label et « laboratoire de la transition démocratique », est au bord du gouffre économiquement comme jamais. Quel avenir pour ses jeunes populations comme ses voisins dans leur propre pays ? Aucun. Rejetés de l’Europe, démotivés dans le monde arabe, quelles options reste-t-il pour certains à part l’extrémisme violent tant la vie n’a aucun sens ?

Un homme est un homme du Nord comme du Sud. Un enfant est l’avenir de la Méditerranée, puisque près des trois quarts des habitants du Sud ont moins de 25 ans. Au Nord, c’est l’inverse. En attendant, c’est hélas ou heureusement, selon les opinions, à l’Europe d’offrir un séjour provisoire décent à ces milliers d’individus. Des accords futurs de réintégration dans leur pays d’origine peuvent déjà donner matière à réflexion dès aujourd’hui. La nature est parfaite, paraît-il, et balance toujours les choses, pourvu qu’on n’agisse pas en permanence contre elle et à contre-courant : la circulation a toujours été l’atout numéro un de l’être humain pour sa survie. Les ensembles politiques inclusifs ne peuvent devenir des machines d’autodestruction exclusives. Que serait l’Europe d’aujourd’hui sans l’immigration d’hier ?

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Une version précédente de cet article, qui indiquait que Matteo Salvini est le premier ministre italien, a été corrigée. M. Salvini est le ministre de l'Intérieur italien.

8 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 5 juillet 2018 07 h 29

    Qui trop embrasse, mal étreint

    L'Europe des Six marchait. À sept, neuf, douze ou quinze, ça ne va plus.

    • Michel Lebel - Abonné 6 juillet 2018 08 h 07

      Je suis d'accord avec vous. On a été trop vite dans la construction de l'Europe. Impensable que ça puisse bien fonctionner avec 27 pays! Il faudrait se poser la question originelle: pourquoi une Union européenne? L'URSS n'est plus, l'Allemagne unie est une démocratie établie. Alors pourquoi l'Europe? Pour des fonctionnaires, des commerçants, des politiciens sans guère de pouvoir! Et les peuples, ses habitants? La crise migratoire pose encore plus crûment la question. Mais les réponses ne demeurent toujours pas évidentes. L''Europe devra se trouver une âme pour en sortir. Pas facile à trouver cette âme par ces temps d'égoïsme et de repli sur soi.


      M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 5 juillet 2018 07 h 45

    C'est la surpopulation...

    L'Europe politique disparaitra justement avec l'invasion des migrants et non pas à cause des supposées discordes. C'est très facile de jouer au mondialisme sans frontière avant d'être confronté à la réalité. Les bien-pensants et les donneurs de leçons d'antan seront les isolationnistes de demain.

    Ce n'est pas le réchauffement climatique qui fera fuir des millions de migrants économiques, mais bien la surpopulation. C'est la surpopulation qui est responsable entre autre du réchauffement climatique, de la destruction de milliers d'écosystèmes par année, de la pénurie d'eau potable, des guerres, de la montée de mouvements politiques d'extrême gauche et de droite, de la faillite de l'agriculture et j'en passe. Nous étions 3 milliards sur la planète en 1960 et maintenant nous sommes 7 milliards. C'est une position intenable.

    Alors, au lieu de culpabiliser les nations occidentales, peut-être que les nations du sud pourraient commencer à faire un examen de conscience sur leur problème de surpopulation. Tout ce qu'on fait présentement, c'est de déplacer le problème du sud pour le transposer au nord. Les migrants économiques veulent avoir accès à cette richesse et qui en retour, augmentera de façon exponentiel, le problème de la surpopulation.

    La balle est dans leur camp. S'ils ne font pas preuve de responsabilité envers un taux de natalité grandissant, les nations du nord fermeront tout simplement leurs frontières. Et avec la 4e révolution industrielle de la robotique et de l'intelligence artificielle à nos portes, les travailleurs non spécialisés de souche seront sans emploi. Alors, imaginez pour les migrants économiques.

    Si l'auteur de ce billet à des solutions à proposer au sujet de la surpopulation, nous sommes toutes oreilles. Sinon, pointer du doigt les nations mieux nantis ne feront qu'aggraver le problème. Et tout cela, sera bientôt au Canada. Justin dit de "Bieber" Trudeau a invité la planète à venir chez nous.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 6 juillet 2018 18 h 33

      Serions-nous les deux seuls à penser ...ce que vous exprimez ici d'une façon fort concise et précise.
      J'aime... (ce fichu facebook auquel je n'appartiendrai jamais n'a pas le monopole des cotes d'appréciation)
      Et j'aimerais surtout que chaque lecteur du Devoir qui lit votre commentaire, soit assez honnête avec lui -même pour reconnaître toute la profondeur de ce problème immense qu'est la surpopulation.
      Nos édiles et nos gouvernements devraient en faire autant.
      Je vous invite à envoyer votre commentaire à tous les journaux du Québec.

  • Nadia Alexan - Abonnée 5 juillet 2018 10 h 35

    Les pays riches doivent assumer leur responsabilité dans le drame des réfugiés.

    On oublie justement la responsabilité incriminante de l'Occident dans la tragédie de la pauvreté et de changements climatiques aux seines des pays du Tiers-Monde. La colonisation a permis aux pays conquérants de saccager les ressources de ces pays pauvres et d'utiliser leurs citoyens comme du «cheap labour.» C'est ce qui a contribué à la richesse de pays européens. Il faudrait que les pays riches assument leur responsabilité envers les réfugiés qui essayent de s'échapper de la misère et du désespoir dont ils se trouvent.

  • Pierre Robineault - Abonné 5 juillet 2018 12 h 14

    Tragédie des réfugiés mais pas seulement

    Je m'avoue pas tout à fait assez compétent pour pouvoir en discourir d'une façon aussi savante que l'approche intéressante de monsieur Buissois. Je suis pour ma part convaincu de l'échec de cette unification de l'Europe. Ma conviction est plus simplement basée sur l'interprétation simpliste suivante. L'Europe voulait devenir un grand pays à l'instar des États-Unis d'Amérique Or ces États américains se sont institués en un pays graduellement pour ne pas dire petit à petit. Il y a eu la guerre entre le Sud et le Nord, mais ce pays reste encore intact ... malgré tous les problèmes que l'on sait. L'Europe croyait pouvoir devenir un grand pays du même type sauf que tous ses États et pays étaient depuis longtemps déjà en place avec chacun sa propre culture. C'est pour cette principale raison, à mon avis, que cette opration est vouée à l'échec.
    Qui dit pays dit une seule frontière. Alors on a abattu les frontières existentes ... mais on n'a pas pu et pour cause changer la mentalité de tous leurs peuples. Il faut admettre qu'il y a eu quelqu'euphorie au début ... de la part des Européens avec un Youppii, plus de frontières!
    Il leur aura fallu cette tragédie des réfugiés pour les ramener, là ausi petit à petit, à la réalité.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 juillet 2018 17 h 49

    L'Europe, continent ouvert

    Elle serait belle l'Europe rêvée de M. Sébastien Boussois.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 6 juillet 2018 23 h 19

      L'Europe de M. Boussois serait musulmane et son héritage grec, romain et chrétien éradiqué...La simple logique du nombre. M" Boussois n'est qu'un apport de plus dans cette détestation de la civilisation occidentale.