Art et équité raciale

Sharon James est l’une des interprètes du spectacle de Robert Lepage et de Betty Bonifassi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sharon James est l’une des interprètes du spectacle de Robert Lepage et de Betty Bonifassi.

Si je peux peut comprendre l’accueil hostile réservé par certains membres de la « communauté » noire au nouveau spectacle de Robert Lepage et de Betty Bonifassi, SLĀV, les arguments avancés par les contestataires suscitent cependant en moi une grave inquiétude. Je me demande, en effet, si la logique raciale qui sous-tend les arguments ne tend pas à imposer une contrainte culturelle et raciale à la création artistique.

Car, tout d’abord, si c’est la race de Lepage et de Bonifassi qui est mise en cause par les contestataires et les critiques de son spectacle, ne faudrait-il pas alors se demander si l’appartenance à une race ne donne droit qu’aux productions culturelles issues de celle-ci ? Auquel cas, toute tentative venant d’une autre race de faire usage des productions culturelles qui n’appartiendraient pas à la sienne nécessiterait une autorisation. Être blanc condamnerait-il à la sphère culturelle de la communauté blanche ? La race serait-elle une frontière telle qu’elle imposerait une sorte de droit de propriété culturelle ? Si l’on accepte l’idée que Robert Lepage aurait dû consulter la « communauté » noire, parce qu’il est blanc et parce que le contenu de son spectacle n’est pas une production culturelle de sa « communauté » raciale, cela signifierait-il que la création artistique doit tenir compte des limites imposées par l’appartenance raciale ? Que fait-on alors de l’universalité de l’esprit ? L’appartenance raciale déterminerait-elle la production spirituelle ? La racialisation des productions culturelles ne rendrait-elle pas obsolète l’idée même d’un patrimoine commun de l’humanité ?

Chants d’esclaves

Il est vrai qu’une posture intellectuelle qui revendiquerait l’universalité de l’esprit, et donc le droit pour tout être humain de se reconnaître dans les différentes productions spirituelles de l’humanité et de s’en inspirer, ne peut pas nier la nature, les caractéristiques et les spécificités des productions des oeuvres de l’esprit. En effet, les chants d’esclaves noirs ont été produits par des esclaves noirs, et les situations inhumaines et horribles qui ont rendu possible la production des chants ont été vécues par l’homme noir. Mais la question que je me pose, en tant que personne de couleur noire, est celle de savoir quelle est la portée de ces chants ? Que traduisaient les chants des esclaves noirs ? N’est-ce pas aux hommes qu’ils s’adressaient, avant tout ? N’est-ce pas la souffrance, l’humiliation, la violence, mais aussi l’espoir et la liberté que traduisaient ces chants ? Ainsi, par leur portée et leur message, ces chants ne transcendaient-ils pas la sphère raciale, interpellant tout être humain en ce qu’il est capable du pire ? À moins qu’on accrédite l’idée que ces chants ne s’adressent exclusivement qu’aux Noirs, parce que composés par des Noirs, on peut légitimement remettre en question l’accusation d’appropriation culturelle dont ont fait l’objet Betty Bonifassi et Robert Lepage. En quoi leur appartenance raciale ne ferait-elle pas d’eux des personnes concernées par ces chants, surtout que l’esclavage fut en partie l’oeuvre de la race blanche ?

Certes, une meilleure représentativité des personnes de couleur noire aurait permis à SLĀV d’être plus fidèle au contexte et aux événements qui ont rendu possible la composition de ces chants. Disons que le spectacle aurait gagné en réalisme et en fidélité, au vu de l’histoire de l’esclavage, si ces réalisateurs avaient inclus plus de Noirs que de Blancs, ou avaient fait jouer aux Noirs les rôles les plus représentatifs de la pièce. Sauf qu’une telle critique relèverait moins d’un problème racial que d’un problème artistique. Il s’agirait alors de s’interroger sur le rapport entre la production artistique et la fidélité à l’histoire. Ce serait donc toute la responsabilité de l’artiste à l’égard de l’histoire qu’il veut produire ou reproduire qui devrait être ici engagée, non pas son appartenance raciale. Nous sommes loin, dans cette perspective, des impératifs catégoriques de l’inclusion et des fondements raciaux et culturels sur lesquels souvent elle repose. Il nous semble que ce devrait être l’esprit artistique et son rapport à l’histoire qui conduisent à la dynamique inclusive et non le contraire. L’art relève d’un autre impératif que celui de la race, à savoir la célébration de l’Esprit humain. Les oeuvres de l’esprit s’inscrivent dans des traditions culturelles différentes, mais par leurs portées et leurs sens, elles s’adressent à tout être humain soucieux d’être le porte-parole de la condition humaine. En produisant des oeuvres artistiques, les esclaves noirs ont, à leur façon, voulu être les porte-parole de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus tragique. Et par ces oeuvres, ils ont témoigné de l’universalité de l’esprit, contrairement à la logique raciale de l’époque qui limitait les frontières de l’esprit à la civilisation occidentale.

Il est vrai, cependant, qu’il est une figure du Noir léguée par l’esclavage qui demeure dans certaines représentations contemporaines : c’est celle d’un être inférieur. Reste à savoir si la persistance de cette figure du Noir n’est pas liée à l’échec moral et politique de l’Afrique. Au regard du traitement réservé aux Noirs dans les pays où ils sont majoritaires, peut-être que ce n’est pas sur le terrain occidental que le Noir doit mener le combat pour sa réhabilitation.

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