Pourquoi il faut remettre en question le prix Sir-John-A.-Macdonald

Une statue de John A. Macdonald avait été recouverte de peinture rouge sur la place du Canada, à Montréal, en novembre dernier.
Photo: Graham Hugues La presse canadienne Une statue de John A. Macdonald avait été recouverte de peinture rouge sur la place du Canada, à Montréal, en novembre dernier.

Les membres de la Société historique du Canada – Canadian Historical Association (SHC-CHA) ont récemment décidé de changer le nom d’un des prix les plus prestigieux remis par des pairs dans leur discipline. Le prix Sir-John-A.-Macdonald est devenu le Prix du meilleur livre savant en histoire canadienne. Ce choix, survenu alors que le Canada vient tout juste de célébrer les 150 ans de la Confédération, semble peut-être étrange. Certains historiens ont d’ailleurs réagi très négativement à cette annonce. Christopher Dummitt, professeur en études canadiennes à l’Université Trent, s’est prononcé ouvertement contre cette décision dans des propos rapportés par le National Post, la qualifiant de geste anhistorique empreint de puritanisme moral. D’autres affirment que l’association cède à la mode et à la rectitude politique. Selon un commentaire reçu par la présidente de la SHC-CHA, Adele Perry, cette décision représente le prélude à la construction d’un bûcher pour toutes les oeuvres traitant du grand homme. L’opposition à la mesure fut somme toute marginale : le vote appuyant le changement l’a emporté avec 121 voix contre 11. La virulence de certains arguments contre la modification appelle toutefois à quelques remarques.

D’abord, certains membres ont souligné que la motion constituait une réponse partielle et inadéquate aux conclusions du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Il faudrait être naïf pour croire que le nouveau nom d’un prix de la SHC-CHA représente un grand pas pour amender les relations entre les historiens du milieu universitaire et les Premières Nations. Ce n’est qu’un symbole. J’ai voté pour le changement pour exprimer une conviction : je crois les gens qui parlent des effets pervers et destructeurs de la colonisation au Canada et qui disent que ce chapitre de notre histoire se poursuit. J’espère que les choses vont s’améliorer. Il me semble que le statu quo aurait lancé un message négatif bien difficile à défendre auprès de nos collègues Amérindiens, Métis et Inuits.

J’estime ensuite que les accusations voulant que la SHC-CHA cède à la mode et à la rectitude politique négligent de nombreux aspects du débat. Oui, le vote s’est tenu dans un contexte où beaucoup de gens souhaitent répondre à la Commission de vérité et réconciliation du Canada et veulent accomplir des gestes de décolonisation dans leur discipline universitaire. On peut crier à l’opportunisme ou à la rectitude, mais on peut aussi se demander ce qu’il y a de répréhensible dans le désir d’agir. D’autre part, les historiens et les historiennes sont loin d’avoir attendu le dépôt du rapport final pour poser un regard critique sur l’héritage de sir John A. Macdonald. Au cours des dernières décennies, un grand nombre d’ouvrages ont exploré différents aspects de ses politiques. […]

D’autres ont défendu le statu quo en affirmant que changer le nom du prix résultait d’une critique « anhistorique et présomptueuse » d’un homme qui n’était que le produit de son époque. Je trouve cette justification un peu facile : qui n’est pas le produit de son époque ? […] Les figures historiques sont complexes et souvent pétries de contradictions. Reste que la position qu’il a occupée et les décisions qu’il a prises pèsent particulièrement lourd dans la balance. Il a dirigé le Canada pendant 19 ans. Il disposait d’un très grand pouvoir politique et il l’a utilisé en sachant qu’il mettait en péril la survie de gens qu’il considérait comme inférieurs. Je vois mal quelles grandes réalisations peuvent compenser cela, et je conçois aisément que pour plusieurs, le nom sir John A. Macdonald rappelle les plus sombres aspects de l’histoire canadienne. […]

D’autres craignent pour la mémoire collective et pensent que ce changement efface l’histoire. Mais il n’est ni surprenant ni négatif de se demander de temps en temps pourquoi on célèbre certaines personnes ou certains événements. […] L’existence et le maintien des monuments et des plaques historiques dépendent de bien plus que du cumul des « bons » et « mauvais » coups des acteurs et actrices du passé. Il faut des gens pour qui ces héros et ces héroïnes comptent, pour qui ils symbolisent quelque chose d’important et de positif. Les monuments sont là parce que certains groupes sociaux sont assez puissants, influents, aisés et motivés pour les mettre en place. Je ne crois pas que sir John A. soit en train de disparaître de l’espace public canadien ; à tout le moins, il faudra bien plus que le changement de nom d’un prix pour effacer le passé.

Revisiter son panthéon

Si aucune collectivité ne revisitait son panthéon de temps à autre, le Québec célébrerait encore Dollard des Ormeaux parce que des historiens nationalistes canadiens-français en ont fait un héros. Depuis 2003, on honore plutôt les patriotes. Évidemment, ce symbole-là aussi sert des intérêts politiques, tout comme celui de la reine ailleurs au Canada. Mais ce changement n’a pas été uniquement motivé par des objectifs idéologiques : des Ormeaux est tombé en désuétude parce que les valeurs ont changé et parce que les connaissances à son sujet ont évolué. En même temps, de nombreux travaux ont montré de nouvelles facettes du mouvement des patriotes. Dollard des Ormeaux reste visible dans l’espace public : son nom est répertorié à divers endroits dans la toponymie, et la sculpture qui commémore toujours son « exploit » est demeurée bien en place au parc La Fontaine, à Montréal. Nul doute qu’une figure majeure comme Macdonald est à l’abri de l’oubli.

Les grands hommes politiques ne sont pas en manque de commémoration : il y aura toujours un timbre, un billet de banque, une Minute du patrimoine, une autoroute ou un monument pour rappeler à tous leur importance actuelle ou passée et pour nous permettre d’en débattre.

3 commentaires
  • Yves Mercure - Abonné 30 juin 2018 17 h 23

    Gloriole et excès vont de pair

    Je ne sais trop où j'avais lu l'anecdote rigolote voulant que la gloire du chasseur de lion se perpétue par l'absence de lin historien. Pour marquer son temps, le narcissique doit trancher des têtes, c'est le propre de la bête. Voyez progresser Trump dans la courte vue de sa vanité. Rappelez-vous aussi notre Trudeau No un, avec ses expropriations manu militari pour faire à sa guise, l'hommage tient encrore puisqu'une de ses bêtises lui vaut le nom de l'aéroport situé à Dorval! Révisée ou nom, l'histoire reste le fruit construit par ceux qui l'écrivent plus que par ceux vivant à l'époque en cause. Or, cet univers déborde de fieffés menteurs.

  • Jean-François Trottier - Abonné 1 juillet 2018 09 h 02

    Les monuments canadiens

    Mme Durand,

    vous vous attaquez à l'un de ces mythes fondateurs sur lesquels s'appuient les Canadians pour justifier leur conquête du sol.

    Parmi eux :
    - Les Français auraient fait aussi pire qu'eux auparavant. Faux et archi-faux.
    - Les Français qui sont restés après 1763 étaient des demi-sauvages, très près des "vrais" sauvages (en effet la bonne entente régnait, hé!). L'Angleterre et ses institutions ont civilisé le Canada. Faux et archi-faux.
    - C'est "naturellement" que l'Ouest est devenu anglais lorsqu'il est devenu quatre provinces canadiennes. Sans l'armée, ses tueries et les menaces liées, sans les réserves ce ne serait jamais arrivé.

    Le seul mythe que je reconnaisse et que les fédéralistes utilisent à tour de bras est que la langue française a perduré ici "grâce" à l'Angleterre.

    La réalilté est que le français a survécu parce que les Français, les gens, survivaient à peine. L'apartheid envers les canadiens-français en a fait une nation, bien malgré eux. Ils se seraient bien passés d'être une nation pour garder quelques droits.
    Plusieurs nations ont ainsi été créées par d'autres. Les Noirs américains sont du même genre, étant sue la différence qu'ils vivent sur l'étendue du territoire.
    La création de l'Inde en un seul pays est aussi un "bienfait" de la Barbarie Anglaise.

    C'est suite à l'entente entre Rome et Londres que le français a survécu. L'Église y voyait un rempart contre les autres religions (la langue gardienne de la foi), l'Angleterre gagnait un terrain pacifié et immense, 30 fois le minuscule espace entre l'Atlantique et les Appalaches auquel elle était confinée alors.

    Le reste, de 1763 jusqu'à la loi sur la Clarté, est histoire de barbarie, d'Orangisme (lire "racisme") et d'appât du gain dont John-A. Macdonald n'est que l'un des pires représentants.

    En tout cas je vous appuie.

    Mais, bon, Ottawa ne s'est toujours pas excusé pour le massacre des Métis, hein...
    La barbarie est encore de mise comme on voit.

  • Serge Picard - Abonné 1 juillet 2018 17 h 47

    L'ancien premier ministre du Canada à maintenant son prix rien de trop beau

    John A. MacDonald un fier canadien père fondateur du Canada.

    Macdonald a tout fait pour assimiler les Canadiens français.
    Macdonald a délibérément contraint les Autochtones à la famine, les menant à la mort par milliers.
    Macdonald a écrasé les Métis dans le sang et a infléchi la justice pour faire pendre le chef Louis Riel.
    Macdonald a méprisait les Chinois et les Mongols à tel point qu’en 1885, il leur retira le droit de vote.
    Macdonald avait de la répugnance pour les Noirs et travailla pour les Confédérés esclavagistes américains.
    MacDonald était au centre de la plus gigantesque affaire de corruption de l’histoire du Canada.
    Macdonald était opposé à la démocratie, qu’il considérait comme « la tyrannie des masses ».
    Macdonald était un alcoolique notoire.