À bas la censure

Quelques dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le Théâtre du Nouveau Monde mardi soir pour demander l’annulation du spectacle.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Quelques dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le Théâtre du Nouveau Monde mardi soir pour demander l’annulation du spectacle.

Les artistes Robert Lepage et Betty Bonifassi, victimes d’une tentative de censure par une bande de néostaliniens, ont mon soutien inconditionnel.

Leur spectacle SLĀV, programmé au Théâtre du Nouveau Monde, dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal, n’est pas raciste. C’est une odyssée qui ne folklorise et ne rabaisse aucunement les Noirs. Elle est « un hommage à la musique afro-américaine comme outil de résilience et d’émancipation ».

À bas la censure ! Car elle ne résout rien. Au contraire, elle attise les tensions.

Je suis pour l’expression de tous les propos, qu’ils soient favorables ou offensants, flatteurs ou répugnants. Verrouiller les mots à coups de lois et de représailles, en judiciarisant le débat, est totalement contre-productif, car cela crée des refoulements et des aigreurs.

Les opinions interdites dans l’espace public ne le seront jamais dans l’espace intime, dans la tête des gens, dans les assemblées privées, derrière les portes closes. Frustrés, leurs auteurs se victimisent et se radicalisent, surtout sur Internet. Le marché virtuel des émotions, des larmes et des colères se porte bien. Il attire de plus en plus de clients égarés : on consomme des vidéos « subversives », on se jette sur le produit prohibé et on se défoule devant son écran.

Chaque parole refoulée est remplacée par un geste à risque : si la parole interdite est offensante, haineuse ou violente, l’acte qui en découlera le sera forcément.

La violence du verbe est moins dangereuse que celle du corps. Je préfère être blessé, choqué, bousculé par des mots plutôt que par des coups de poing, un couteau ou des balles.

L’artiste que je suis revendique le droit de douter de tout, de penser droit ou de travers, de « gueuler » pour ou contre, de dire des propos sensés ou des sottises. Je ne trie pas les sujets, je collectionne les idées et les images. Celles-ci peuvent être roses ou noires, barbares ou douces. J’essaie seulement de peindre mon époque et les hommes. J’écris aussi bien sur l’ignoble que sur le sublime.

Me répugnent tous les censeurs, toutes les confréries de vertu, tous les clercs aux battements de coeur sélectifs, tous les obsédés de la pudeur et de la virginité, tous les inquisiteurs des plateaux et des prétoires. Armés de ciseaux et de morale, ils nous chantent en boucle l’intérêt de tous, alors qu’ils ne défendent en réalité que le privilège de certains.

Censure démocratisée

La censure, qui était étatique ou monarchique, est devenue libérale : elle s’est privatisée, démocratisée, généralisée. Même si les États censurent toujours avec leur « arsenal juridique », avec certains textes de loi répressifs, avec, par exemple, leurs commissions qui délivrent des visas aux films et aux livres jeunesse, les nouveaux bâillons sont confectionnés par des lobbies communautaires ou économiques. Les divers censeurs forment un « cartel » de faux bons sentiments. Au nom d’un puritanisme sournois, souvent risible, ils poursuivent en justice non seulement les individus, mais aussi des oeuvres artistiques et des personnages fictifs. Tintin et la Belle au bois dormant, Thérèse rêvant de Balthus, Don José dans l’opéra Carmen, entre autres, en ont fait les frais. Des sensitivity readers, des démineurs de polémiques sont maintenant engagés aux États-Unis par des maisons d’édition pour charcuter et aseptiser en amont les livres, avant même leur publication.

La liberté d’expression en Occident risque de devenir à terme un futile bruissement. Otage des communautarismes et d’un progrès « régressif », elle est mise entre guillemets. Elle n’est pas l’égale des autres libertés. La liberté individuelle, par exemple, est plus sacrée que la liberté d’expression.

Quand on censure quelqu’un, la grande victime, ce n’est pas seulement lui ou la personne offensée, mais aussi la liberté d’expression.

Cependant, la liberté, comme la tolérance, est paradoxale. Peut-on écrire sur tout ? Oui, mais pas avec n’importe quelle plume. « C’est l’encre qui doit couler et non le sang », écrivait dans un autre contexte le journaliste algérien Saïd Mekbel, quelques semaines avant son assassinat par les islamistes en 1994.

En d’autres termes, ce qu’il faut limiter, ce n’est pas la liberté d’expression, mais les appels au meurtre, la diffamation et l’injure. Avant de condamner quelqu’un pour ses opinions, la Justice doit d’abord faire la distinction entre l’offense et le préjudice avant d’établir, comme le suggère l’écrivain Erri De Luca, « un lien direct entre les mots et les actions commises ».

Je n’ai jamais aimé les muselières, j’ai toujours défoncé les verrous. Je suis pour la parole fluide, la parole opposée, la parole qui heurte les certitudes, la parole qui bouscule les anges et les démons.

Conditionner la liberté d’expression, lui coller des bémols et des freins, c’est la rendre javellisée, insipide, sans saveur.

La véritable liberté d’expression doit se consommer sans modération.

9 commentaires
  • Marie-Marthe Lebel - Inscrite 29 juin 2018 06 h 34

    Toujours les Américains

    Votre texte est éblouissant d'intelligence. Savoir reconnaitre le stalinien, le totalitarisme est devenu un sport de combat qui en rebute plusieurs et qui en éloigne beaucoup qui n'en ont aucune idée et qui mélangent tout, sans nuance, sans connaissance. Les Américains n'ont pas de ministère de la culture. Ils font des shows pour tout et n'importe quoi en autant qu'ils aient un ennemi à abattre, où que ce soit cet ennemi. Envahir par les tanks, le Coke, la pub ou les pancartes hystériques est leur spécialité. Faudrait le reconnaitre et commencer à combattre ce mal qu'est la censure américaine inscrite dans leurs gènes depuis le tout début et qui s'infiltre un peu plus à chaque jour sur nos places publiques et dans nos vies, servie avec panache par les médias. Dehors!

  • Marc Davignon - Abonné 29 juin 2018 08 h 57

    Fini!

    Plus de pizza ni de cassave, pas plus que du houmous. Nous ne pourrons plus préparer ces plats dans nos cuisines ... en tant que «québécois de souche».

    Nous devrons nous contenter que de patate (et encore), du chou (peut-être), du maïs (pas du blé d'Inde, oups). Pose problème, pas grand-chose qui vient d'ici!

    Maudite appropriation culturelle!

    • Cyril Dionne - Abonné 29 juin 2018 18 h 11

      Oui, mais l’appropriation culturelle fonctionne dans les deux sens. Ils ne pourront plus avoir aucune technologie parce que 95% de toutes les inventions, sont issus d’hommes blancs. L’électricité, les appareils électroniques, l’eau potable, les voitures, et combien d’autres produits essentiels ne seront plus disponibles pour les cultures qui crient au loup. C’est sans parler de la physique quantique, de la plupart de toutes les branches de mathématiques et de sciences, de la programmation informatique, de l’intelligence artificielle, de la robotique et j’en passe.

      En fin de compte, ils peuvent garder leurs p’tites « tounes » de musique et leurs mets exotiques, nous avons la poutine et Gilles Vigneault plus toutes les technologies de la 4e révolution industrielle.

  • André Joyal - Abonné 29 juin 2018 09 h 58

    Appropriation culturelle ils disent?

    Félicitations Monsieur Akouche pour cette belle prise de position. J'ose espérer que Monsieur Vil et Monsieur le rappeur se donneront la peine de vous lire comme nous les avons lus. J'ai déjà lu un de vos livres et vous me donnez, par ce texte, envie de continuer à vous lire

    Les censeurs, devant le TNM, ont évoqué l'appropriation culturelle. Savent-ils que le meilleur livre sur Champlain est un nul autre que celui de l'Américain David Hackett Fischer : «Le rêve de Champlain», que tout Québécois et néo-Québécois devrait lire. À ce que je sache, personne après sa lecture, ne sait plaint d'appropriation culturelle. «Ben pour dire hein!»

  • Raynald Rouette - Abonné 29 juin 2018 10 h 39

    Vous avez raison


    A bas la censure!

    Elle peut avoir toutes sortes de formes... Il faut savoir la reconnaître.

  • Gilles Gagné - Abonné 29 juin 2018 20 h 36

    Excellent texte bravo!. J'y adhère sans réserve.