Paul Gérin-Lajoie à l’origine de l’informatique au gouvernement du Québec

Paul Gérin-Lajoie avait compris qu’il ne fallait pas seulement restructurer le système d’éducation, mais qu’il fallait en même temps l’outiller pour en favoriser la meilleure gestion possible, soutient l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Paul Gérin-Lajoie avait compris qu’il ne fallait pas seulement restructurer le système d’éducation, mais qu’il fallait en même temps l’outiller pour en favoriser la meilleure gestion possible, soutient l'auteur.

À l’occasion du décès de Paul Gérin-Lajoie, personne probablement n’attirera l’attention sur le fait que ce ministre est à l’origine des services informatiques proprement dits au gouvernement du Québec. Le ministère de l’Éducation vient d’être créé. Aux termes d’un rapport de trois mois que je présentais au ministère de l’Éducation en septembre 1964 — à la suite d’un mandat que m’avait confié le sous-ministre Arthur Tremblay —, il était recommandé qu’un centre informatique, équipé d’un ordinateur de grande taille pour l’époque, soit créé au sein de ce ministère. Seul existait au sein du gouvernement un centre de mécanographie relevant du ministère des Finances sous la responsabilité du premier ministre Jean Lesage, qui s’était réservé la direction de ce ministère. De prime abord, la modernisation du centre de mécanographie relevait du premier ministre. Un tel nouveau centre commandait par ailleurs un budget considérable. Le ministre de l’Éducation avait donc une double démarche à entreprendre, deux défis à relever : que le premier ministre accepte de ne plus être le seul responsable de la bonification des services modernisés du traitement de l’information dans l’ensemble du gouvernement ; obtenir le feu vert de la part du contrôleur des finances, un très haut fonctionnaire du régime Duplessis, si je ne me trompe pas, mais encore en place.

Le ministre trouvait la pilule difficile à avaler. Je fus convoqué à une rencontre de trois personnes (des conseillers du gouvernement) qui me proposèrent la création d’un comité pour étudier le projet. Je refusai de participer à un tel comité. La nécessité du centre proposé m’était d’une trop grande évidence. Par l’entremise de son sous-ministre, le ministre de l’Éducation demanda alors de me rencontrer. Il tenait à mieux comprendre le bien-fondé de la recommandation faite de doter le ministère qu’il dirigeait d’un centre informatique. Il désirait se mettre « en bouche » les mots les plus pertinents pour mener sa double démarche.

Accompagné du sous-ministre Tremblay, je me rendis un soir au logement qu’il habitait. Pas facile de choisir les bons mots qui lui convenaient. Il se refusait à employer le mot « informatique », qui n’était pas français selon lui ; dans les communications qu’il avait préparées, il avait sans doute utilisé l’expression « techniques modernes de calcul », que je n’aimais pas. La rencontre aurait duré un peu plus d’une heure. Le sous-ministre n’avait presque pas pris la parole. Je me devais de convaincre le ministre.

Par la suite, je fus convoqué par le contrôleur des finances pour justifier le budget proposé. Ce fut une courte rencontre de 20 à 30 minutes. Le ministre de l’Éducation avait gagné son pari. Le ministère de l’Éducation fut autorisé à mettre en place ledit centre, devenu en quelques années l’un des plus importants centres informatiques au Canada.

Avec d’autres artisans de la première heure, j’avais dû déployer des énergies et consacrer de longues journées pour qu’il en fût ainsi. Le « bébé » n’était pas venu sans douleur. Cette initiative de Gérin-Lajoie avait déclenché progressivement la création d’autres centres informatiques au gouvernement. Gérin-Lajoie avait compris qu’il ne fallait pas seulement restructurer le système d’éducation, mais qu’il fallait en même temps l’outiller pour en favoriser la meilleure gestion possible. Le public n’avait pas eu connaissance de cette transformation intérieure de l’organisation technique du ministère. Gérin-Lajoie ne s’était pas limité à ce qui pouvait favoriser ses intérêts politiques.