Paul Gérin-Lajoie, ce révolutionnaire pas si tranquille

Paul Gérin-Lajoie lors de l’explication des structures supérieures du nouveau ministère de l’Éducation, le 20 mai 1964
Photo: Office national du film du Canada Paul Gérin-Lajoie lors de l’explication des structures supérieures du nouveau ministère de l’Éducation, le 20 mai 1964

C’est en février dernier, au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, que j’ai rencontré Paul Gérin-Lajoie pour la dernière fois, aux funérailles de son épouse, madame Andrée Papineau. J’espérais l’y trouver, malgré son état de santé et son grand âge ; il allait avoir 98 ans dans deux jours. Il est bien là, en fauteuil roulant, au milieu de sa famille et de quelques proches. Il salue, répond, avec un filet de voix cassée, presque inaudible, mais souriant, d’un sourire attristé. De celui qui sait que l’immense chantier qu’a été sa vie est loin d’être fini, et que même en trois quarts de siècle, il n’aura pas eu le temps de réaliser tout ce dont il rêvait.

Je lui dis tout ce que je lui dois, me retrouvant affligé de voir cette immense volonté politique et cette intense force réformiste réduites à l’ultime faiblesse qui nous attend tous.

Quand j’ai retrouvé mon métier de journaliste, en 1966, après trois années comme conseiller en communications auprès du premier ministre de l’Éducation du Québec, je ne pouvais penser replonger, 50 ans plus tard, dans cette époque vibrante, au cœur de la Révolution tranquille, avec une plume attentive aux survivants de sa garde rapprochée, qui voulait rappeler de façon éclatante à des Québécois assez peu fidèles à leur nostalgique devise le rôle crucial, rôle « du tonnerre », que Paul Gérin-Lajoie a joué parmi eux et pour eux pendant sept décennies. Et mieux, faire connaître au monde entier cette carrière exemplaire au service de l’éducation, de la démocratie, du progrès social, de la liberté et de la paix, non seulement dans son pays, mais à l’échelle internationale. Bref, préparer sa candidature au prix Nobel de la paix.

L’honneur serait mérité, je n’en doutais pas. Son profil et son œuvre sont ceux de la plupart des personnalités qu’a honorées le Parlement norvégien, d’Henri Dunant (1901), fondateur de la Croix-Rouge, à mère Teresa, en passant par Albert Schweitzer, médecin missionnaire au Gabon ou — exemple plus approprié — Ferdinand Buisson, président de la Ligue de l’enseignement, maître d’œuvre du fondamental Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, cofondateur de la Ligue des droits de l’homme. Ajoutons pour mémoire le cardinal Paul-Émile Léger, dont ses admirateurs ont proposé le nom au jury d’Oslo en 1986. Les uns se battaient contre la guerre, contre la lèpre ; M. Gérin-Lajoie contre l’ignorance, mère de la pauvreté, de la misère, de la rancœur et de la guerre.

Mais était-ce possible ? Le comité Nobel reçoit des milliers de propositions. Et le célèbre prix est aussi parfois une affaire politique, la petite monnaie de l’influence scandinave en affaires internationales. Henry Kissinger et Le Duc Tho avaient été stratèges de guerre avant de signer la paix ; Menahem Begin (ancien commandant de l’Irgoun) et Yasser Arafat de l’OLP n’étaient pas particulièrement des pacifistes. En avril 2013, le dossier est prêt, on saura la décision en décembre. Mais le prix ira à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, gracieuseté de Bachar al-Assad.

Réforme importante et difficile

Monsieur Gérin-Lajoie le méritait autant que bien d’autres. La Révolution tranquille a eu un grand général, Jean Lesage, elle a aussi eu quelques lieutenants incontournables, et au premier rang celui qui en a été l’axe intellectuel. Et le principal concepteur. De tous les artisans du grand bond en avant des années 1960, il aura piloté la plus importante réforme et la plus difficile. La plus pérenne aussi. C’est le grand chantier de l’éducation, une affaire de six années densément remplies, qui a bouleversé la préfecture assoupie qu’était le Québec.

La tâche était gigantesque. Élu de justesse (149 voix de majorité), le jeune ministre doit, pour réaliser les réformes envisagées dans le programme libéral qu’il a contribué à rédiger, refuser d’abord le poste prestigieux de procureur général auquel Lesage le destinait, réclamer plutôt le ministère mineur de la Jeunesse, responsable des quelques établissements (écoles de métiers, des Beaux-Arts, instituts de technologie) qui échappaient au contrôle clérical, puis celui de secrétaire de la province, sinécure qui coiffait le défunt département de l’Instruction publique, chasse gardée des évêques, réunissant ainsi toutes les pièces du jeu.

Il fallait ensuite forcer la main d’un Lesage qui avait emphatiquement proclamé : « Tant que je serai premier ministre, il n’y aura pas de ministère de l’Instruction publique ! » Tenir bon contre nombre de ses collègues qui craignaient l’intervention de l’Église omniprésente ; négocier avec des évêques ; même se rendre au Vatican. Mission accomplie.

Paul Gérin-Lajoie allait en même temps lancer la réforme de l’Acte de l'Amérique du Nord britannique (AANB) avec ce que l’on a baptisé de « doctrine Gérin-Lajoie » l’affirmation de la souveraineté du Québec dans toutes les questions de sa compétence. Ce versant de son action politique allait fournir au parti de Pierre Trudeau, à Ottawa, la raison de se méfier de lui et de lui proposer subtilement la direction de l’ACDI, qu’il dirigera six ans et dont il étendra l’action à toute l’Afrique francophone.

Eut-il succédé à Jean Lesage, la bruyante Révolution tranquille se serait poursuivie quelques années. Devant un Parti libéral rajeuni, Daniel Johnson aurait-il été élu, substituant la parole à l’action ? René Lévesque serait-il resté au Parti libéral ? Le Parti québécois aurait-il été créé ? Car la doctrine Gérin-Lajoie, cela ne s’appelle-t-il pas, en langage politique, souveraineté-association ?

Reprendre la tâche

Politique, Constitution, éducation, tout cela était dans l’ADN de Gérin-Lajoie. Descendant de longues lignées de juristes, les Gérin-Lajoie, Dorion, Lacoste, lié aux Papineau, ce spécialiste du droit constitutionnel veut surtout, au début de sa carrière, reprendre la tâche laissée en plan en 1876 lors de l’abolition par le gouvernement conservateur de Charles de Boucherville, sous les pressions des évêques de Montréal et de Québec, Mgr Ignace Bourget et le cardinal Alexandre Taschereau, de l’éphémère ministère de l’Instruction publique qu’avait créé P.J.O. Chauveau, le Gérin-Lajoie du XIXe siècle.

Personne n’était plus capable ni mieux formé que le jeune homme de 40 ans qu’était Paul Gérin-Lajoie. À son retour d’Oxford, conseiller juridique des commissions scolaires et de divers collèges, il rencontre nombre de ceux qui seront de son équipe de 1960. Dès 1952, secrétaire de la Fédération libérale du Québec, il est responsable, avec G. H. Lapalme, du programme du parti, principalement en matière d’éducation et de Constitution.

Sa capacité à embrasser l’ensemble du paysage à construire, son attention au détail, sa rigueur, son exigence, ses tournées quasi napoléoniennes pour enrôler l’opinion, son souci d’impliquer la jeunesse par la création de l’Action sociale étudiante, rien de cela n’aurait étonné ses collègues du collège Brébeuf, qui l’avaient vu passionné de botanique, de photographie de haut niveau, de littérature, de théâtre, comme auteur, metteur en scène, acteur. L’action de Paul Gérin-Lajoie se prolongera bien au-delà du cadre national. Il fut le responsable des premiers accords internationaux de l’histoire de la province de Québec, signa en 1965 les accords de coopération avec la France ainsi qu’avec l’Italie, principalement en matière d’immigration. Il établit des liens avec de nombreux pays francophones d’Afrique. Un travail qu’il continuera grâce à sa Fondation.

Pendant soixante années, on l’aura trouvé à tous les grands carrefours du cheminement de la société québécoise.

J’ai eu la chance de n’avoir jamais eu de patron, de boss, seulement des mentors. Et celui qui m’a le plus marqué vient de disparaître. Je dois beaucoup à monsieur Paul Gérin-Lajoie, ce révolutionnaire pas si tranquille qui m’a tellement appris, par sa détermination, à atteindre ses buts, cela dut-il prendre dix ans, ou vingt ans, par sa vision, son enthousiasme, sa rigueur, son opiniâtreté, sa patience.

Nous sommes quelques millions à partager cette dette.

Personne n’était plus capable ni mieux formé que le jeune homme de 40 ans qu’était Paul Gérin-Lajoie.

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4 commentaires
  • Serge Picard - Abonné 28 juin 2018 07 h 34

    Il fut un temps ou la fierté...

    Il fut un temps ou la fierté de certaiins libéraux de la révolution tranquille sous le gouvernement de Jean Lesage dont Guérin Lajoie et René Lévesque a permis à la nation québécoise de s'épanouir à la vitesse grand "V".
    Aujourd'hui avec les nouveaux libéraux de Phillippe Couillard le Québec s'apparente plutôt à l'austérité pour la majorité au profit d'une minorité et au statut quo des idées et de la fierté d'être québécois d'abord.

  • Jacques Morissette - Inscrit 28 juin 2018 09 h 31

    Quand la société n'avait pas que l'économie réductrice en tête.

    Il fût un temps où se tenir debout était de bonne guerre et, comme au Québec les Lesage et Gérin-Lajoie de l'époque, il y avait des gens qui tenaient bien le collier, en tenant compte d'une certaine cohérence sociale. De nos jours, la compétition est de mise au nom du néolibéralisme, et rares sont les citoyens qui n'ont pas à subir un certain état d'aplaventrisme et d'indignité, les politiciens compris, sous son joug. À tort ou à raison, certains disent du néolibéralisme que c'est un terme plutôt vague. Tout bien considéré, il l'est beaucoup moins quand vient le temps de s'y soumettre.

  • Nicole Delisle - Abonné 28 juin 2018 12 h 18

    Quel beau texte hommage à ce grand homme bâtisseur du Québec!

    Votre texte, M. Paré nous rappelle ou fait découvrir des pans de la vie politique de M. Gérin-Lajoie. C’est un grand québécois qui a fait drôlement avancer le Québec et qui avait vraiment à cœur l’éducation de tous les jeunes, de quelque milieu que ce soit. Il a toujours compris que l’éducation est à la base de tout, et que pour qu’un peuple accède pleinement à sa maturité, il lui faut des hommes et des femmes instruits pour qu’ils mettent leurs connaissances à la réussite de leur pays. Il se désolait même que la santé soit devenue la priorité des gouvernements et que l’éducation ne récolte que très peu ce qu’elle mérite. Il a dû défoncer des
    portes, affronter le clergé et convaincre ses collègues de l’importance de ses convictions profondes. C’était un vrai politicien au service de tous ses concitoyens, ce que l’on voit plus rarement aujourd’hui. Sa vision
    et son engagement a contribué grandement au Québec moderne. L’histoire retiendra son nom car on ne peut oublier un tel homme! Il est sans aucun doute sur la liste privilégiée des grands bâtisseurs du Québec!
    Reposez en paix M.Lajoie, car vous l’avez amplement mérité....

  • Claude Poulin - Abonné 29 juin 2018 08 h 46

    Un magistral hommage

    Ce magistral hommage, abondamment documenté et signé par l'un des observateurs les plus brillants de son époque est de nature à éveiller
    notre admiration et notre reconnaissance. Merci, Jean Paré.