Politique culturelle, un appel à la cohérence

Valérie Plante, mairesse de Montréal, Sébastien Proulx, ministre de l’Éducation, et Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM, souhaitent construire une école sur un terrain appartenant à l’Université Concordia, non loin de l’ancien couvent des Sœurs grises.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Valérie Plante, mairesse de Montréal, Sébastien Proulx, ministre de l’Éducation, et Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM, souhaitent construire une école sur un terrain appartenant à l’Université Concordia, non loin de l’ancien couvent des Sœurs grises.

La semaine dernière, le premier ministre et la ministre de la Culture dévoilaient la nouvelle politique culturelle du Québec, enfin publiée au terme de plus de deux ans de consultations et de travaux. Il y a tout lieu de saluer cette annonce, et ce, d’autant plus que cette politique culturelle est gouvernementale et qu’elle reconnaît officiellement le territoire, comprenant le patrimoine, comme une orientation fondamentale d’un développement culturel digne du XXIe siècle. Parmi les mesures qu’elle avance, mentionnons la reconnaissance du devoir d’exemplarité de l’État québécois dans la gestion de son patrimoine bâti, l’aide aux municipalités pour prendre en compte le patrimoine et les paysages ainsi que l’attribution de sommes pour soutenir les efforts des communautés pour mettre en valeur ou reconvertir les édifices du patrimoine religieux.

Cette annonce fut aussi l’occasion de rendre public l’impressionnant rapport qu’ont produit Michelle Courchesne et Claude Corbo sur la question spécifique du patrimoine. Cet excellent rapport contient de nombreuses recommandations dont on regrettera que plusieurs ne trouvent pas d’écho dans ladite politique ; par exemple, une fiscalité positive et incitative, la création d’un Commissaire à la valorisation du patrimoine immobilier, la production d’un rapport régulier sur l’état du patrimoine culturel au Québec ou la reconnaissance des compétences nécessaires, tant parmi les gens qui exercent un métier et les professionnels que parmi les élus responsables de décisions souvent sans appel pour le patrimoine.

Le cas du jardin des Soeurs grises

Cela dit, quelques jours avant le dévoilement de cette politique culturelle, le ministre de l’Éducation annonçait à la surprise générale qu’une école associée au programme LAB-école serait construite dans le jardin historique de la maison mère des Soeurs grises de Montréal. Le communiqué de presse du ministre décrivait même ce jardin comme un quelconque « terrain vacant » alors que, selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, il s’agit d’un site patrimonial protégé par le gouvernement du Québec !

En effet, le gouvernement a classé la maison mère des Soeurs grises et ses jardins en 1976 en réponse aux demandes citoyennes pour prévenir des constructions. Qui plus est, la maison mère a fait l’objet d’une reconversion remarquable dans le cadre d’une entente entre les Soeurs grises et l’Université Concordia.

En 2018, on ne peut s’expliquer une telle ignorance d’un ministère aussi important alors qu’un des grands fondements de la politique culturelle est justement le lien entre culture et éducation et que le Québec a, depuis 2006, une loi qui instaure la protection du patrimoine comme principe de développement durable.

L’exemplarité et la cohérence de l’État sont ici en cause. Dans sa nouvelle politique culturelle, le gouvernement alloue ainsi un maigre montant de 5 millions de dollars pour soutenir sa volonté d’agir de manière exemplaire dans la gestion du patrimoine de l’État alors qu’il dépenserait quelque 20 millions pour acheter le jardin de l’Université Concordia afin de le raser avec ses grands arbres, contrevenant ainsi au programme particulier d’urbanisme que la Ville de Montréal a adopté pour ce quartier dit « des grands jardins » et qu’elle applique avec l’appui vigilant d’une table de concertation locale.

Comme dans le cas de la démolition non autorisée de certains murs historiques de l’hôpital Hôtel-Dieu en 2017, ce projet du ministère de l’Éducation trahit une indifférence, voire une régression vers des habitudes destructrices des années 1970 contre lesquelles se sont mobilisés les citoyens ainsi que des ministres comme les regrettés Jean-Paul L’Allier et Denis Hardy.

Alors que le besoin d’écoles, en particulier au centre-ville de Montréal, est bien réel, pourquoi le gouvernement oppose-t-il ainsi deux valeurs positives comme l’éducation et la mise en valeur du patrimoine ?

Des solutions existent pour répondre aux besoins scolaires au centre-ville qui respecteraient le patrimoine et l’urbanisme. Par exemple, le site patrimonial du Grand Séminaire, lui aussi classé pour sa valeur nationale après une mobilisation citoyenne, prévoit dans son plan directeur des espaces bâtis ou à bâtir pour y installer des écoles sans le dénaturer. Voilà une piste prometteuse dont on peut se réjouir qu’elle soit l’objet de discussions sérieuses entre la Commission scolaire de Montréal et les Sulpiciens.

Dans les circonstances, au lieu de provoquer une opposition injustifiable entre éducation et patrimoine, le gouvernement du Québec doit :

retirer son projet de construction dans le jardin patrimonial des Soeurs grises et soutenir l’accès du site à la population ;

collaborer aux efforts pour créer des installations scolaires publiques au centre-ville, par exemple au Grand Séminaire.

Enfin, pour assurer la pertinence, l’intelligence et la qualité des investissements gouvernementaux, particulièrement lorsqu’ils touchent au patrimoine, le Québec doit se doter d’une véritable politique d’aménagement du territoire. Cela évitera des décisions contradictoires et coûteuses en s’assurant de poser des gestes cohérents qui répondent bien aux valeurs et aux besoins collectifs actuels et futurs.

Texte cosigné par :

Dinu Bumbaru
Directeur des politiques, Héritage Montréal

Carole Deniger
Présidente du Conseil, Héritage Montréal

Phyllis Lambert
Directeur fondateur émérite du Centre canadien d’architecture