Citer la Bible pour bafouer l’immigrant, la veuve et l’orphelin

Selon l'auteur, un regard sur l’ensemble de la tradition biblique est important pour juger de l’interprétation proposée par le principal conseiller juridique de l’équipe de Donald Trump, Jeff Sessions.
Photo: Jessica Kourkounis Getty Images Agence France-Presse Selon l'auteur, un regard sur l’ensemble de la tradition biblique est important pour juger de l’interprétation proposée par le principal conseiller juridique de l’équipe de Donald Trump, Jeff Sessions.

La semaine dernière, Jeff Sessions, le principal conseiller juridique de l’équipe de Donald Trump, a cité un texte biblique pour justifier la politique de séparation des membres d’une même famille lors d’expulsion d’immigrants.

« Les personnes qui violent la loi de notre nation sont passibles d’être poursuivies. Je vous cite l’apôtre Paul et son commandement clair et sage en Romains 13 d’obéir aux lois du gouvernement parce que Dieu les a ordonnées pour maintenir l’ordre. L’ordre et les processus judiciaires sont bons et protègent les faibles et ceux qui respectent la loi. »

Plusieurs éléments de cette utilisation de la Bible à des fins politiques posent problème. Si le chapitre 13 recommande en effet de se soumettre aux autorités, ce passage est loin d’être clair.

« Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu, et celles qui existent sont établies par Lui. » (Rm 13,1)

Un peu de contexte, s’il vous plaît…

Dans l’Antiquité, le pouvoir était relié à la divinité. Généralement, on croyait que les dirigeants étaient mis en place par les dieux. Ainsi, les monarques étaient souvent justifiés par une rhétorique théologique. Par exemple, l’empereur romain était vu comme la manifestation des dieux pour le peuple. Les monarchies de l’Antiquité étaient des formes de théocratie. Si Thomas Jefferson parlait d’un « mur de séparation entre l’Église et l’État », le gouvernement Trump est plus proche des empires antiques que des démocraties modernes.

Les chrétiens qui reçoivent la lettre de Paul vivent dans la ville qui domine tout le bassin méditerranéen. L’Empire romain matait avec force toute révolte contre son autorité. C’est ce que les Judéens ont appris dans la guerre de 66-70 qui a mené à la destruction de Jérusalem. Paul écrit une dizaine d’années avant ces révoltes. Pour Paul, le salut ne viendra pas par ce type de révolte.

La fin du chapitre 13 indique que Paul croit que la fin des temps est proche. « Vous savez en quel temps nous sommes : voici l’heure de sortir de votre sommeil ; aujourd’hui, en effet, le salut est plus près de nous qu’au moment où nous avons cru. » (Rm 13,11) À quoi bon se révolter contre les autorités puisque Dieu va s’en charger d’ici peu ?

D’ailleurs, Dieu est l’autorité suprême à laquelle les chrétiens doivent se soumettre, et non ceux qui se prennent pour lui. Ce chapitre de la lettre aux Romains explicite la loi à laquelle il faut se soumettre : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait aucun tort au prochain ; l’amour est donc le plein accomplissement de la loi. » (Rm 13,9-10) Or les actions du gouvernement Trump ne semblent aucunement préoccupées par l’amour du prochain. En effet, un père originaire du Honduras s’est suicidé moins d’un jour après avoir été séparé de sa femme et de son enfant de trois ans. Une mère hondurienne affirme que les agents ont pris de force sa fille alors qu’elle l’allaitait au centre de détention.

Tirer un passage de son contexte et l’appliquer sans discernement est problématique. Ce texte biblique a été utilisé par toutes sortes de représentants de l’autorité cherchant à légitimer leur pouvoir absolu. En politique américaine, ce sont, en particulier, les esclavagistes qui le citaient pour ne pas remettre en question l’ordre social.

L’immigrant, la veuve et l’orphelin dans la Bible

Un regard sur l’ensemble de la tradition biblique est aussi important pour juger de l’interprétation proposée par Jeff Sessions. La Bible est une bibliothèque de plusieurs livres qui présentent plusieurs points de vue. Par exemple, sur le rapport aux étrangers, il y a au moins deux courants opposés. Il y a des textes aux visées nationalistes, comme le livre de Josué qui appelle au génocide des autres peuples ou le livre d’Esdras qui s’oppose fermement aux mariages avec des femmes étrangères. Par contre, il y a d’autres textes qui appellent à des gestes d’hospitalité envers les immigrants. Les codes de lois qu’on retrouve en Lévitique et en Deutéronome ainsi que les prophètes soulignent l’importance de secourir les immigrants, les veuves et les orphelins parce qu’Israël a lui-même vécu cette situation en Égypte. Le récit de libération de l’esclavage du livre de l’Exode montre que, dès le début de sa relation avec Israël, Dieu se révèle en se souciant des opprimés pour les libérer des autorités abusives.

Enfin, le portrait que les Évangiles donnent de Jésus montre que ce dernier a eu des problèmes avec les autorités. Dès sa naissance le roi Hérode cherche à le tuer, les pharisiens lui tendent des pièges et il finit par être exécuté par les autorités de Jérusalem. La crucifixion était un supplice réservé aux opposants au pouvoir. Si être chrétien c’est suivre l’exemple de Jésus, alors il serait plus naturel de défier les autorités lorsqu’elles sont injustes que de s’y soumettre.

Petite leçon d’interprétation biblique

Voici trois questions qu’on peut se poser pour ne pas utiliser la Bible de cette façon. 1) Quel est le contexte littéraire et historique propre au texte biblique cité ? 2) Est-ce qu’il y a des textes bibliques qui portent une opinion contraire ? 3) Quel est l’effet éthique de l’interprétation proposée ? Pour saint Augustin, puisque le coeur de la Bible est l’amour, si une interprétation mène à autre chose que l’amour, elle est à rejeter.

En citant la Bible pour bafouer les immigrants, le gouvernement Trump montre son ignorance en matière de foi chrétienne et son absence de charité humaine. Exploiter les pauvres, séparer les familles au nom de la Bible est inacceptable.

8 commentaires
  • Michel Thériault - Abonné 22 juin 2018 06 h 30

    Inacceptable

    “Exploiter les pauvres, séparer les familles au nom de la Bible est inacceptable”.
    -Sébastien Doane

    Et moi je vous dit ceci monsieur Doane :
    “Exploiter les faibles et les gens crédules en leur enseignant la bible (notez la minuscule) l'est tout autant”.
    -Michel Thériault

  • Loraine King - Abonnée 22 juin 2018 09 h 13

    Saint Paul n’est pas Dieu

    À ma connaissance, la Bible enseigne que les dix commandements ont été gravés sur la pierre par le doigt de Dieu et donnés à Moïse. Seuls les dix commandements seraient la parole de Dieu aux humains. Le reste ne sont pas les écrits de Dieu, mais ceux d’humains qu’on ne doit pas confondre avec Dieu. Ce Session devrait réflèchir plus longuement au premier commandement, Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 juin 2018 11 h 56

      « ...la Bible enseigne que les dix commandements ont été gravés sur la pierre par le doigt de Dieu et donnés à Moïse ».

      Ah! Ben. Coudonc. Est-ce que notre ami avec une longue barbe blanche écrivait de la main gauche ou de la main droite? Dans quelle langue les dix commandements ont-ils été écrits? Est-ce que c’était en lettres moulées ou bien en écriture cursive? A-t-il ou a-t-elle utilisé.e un stylo ou quelque chose de plus rudimentaire (on présume que le traitement de texte n’existait pas à cette époque même si notre ami magique et extraterrestre préféré est intemporel)?

      Le seul problème, c’est que j’ai déjà de la difficulté avec le premier et le deuxième commandement. Regardons le premier. « Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi. » Comment en avoir d’autres lorsqu’ils n’existent pas. Le deuxième. « Tu ne te feras pas d’idole. » Ah ! Ben. Guy Lafleur était mon idole.

      C’est « ben » pour dire.

    • Loraine King - Abonnée 22 juin 2018 13 h 17

      M. Sessions ne semble comrendre que le raisonnement biblique, alors...

    • Cyril Dionne - Abonné 22 juin 2018 18 h 07

      Mme King, il n'y a pas que M. Sessions qui ne semble que comprendre le raisonnement biblique sur cette planète. Les chrétiens sont créationnistes. Les musulmans sont créationnistes. Les Juifs sont créationnistes. Et nous sommes en 2018. C'est "ben" pour dire.

  • Cyril Dionne - Abonné 22 juin 2018 10 h 51

    Jeff Sessions, les amis imaginaires et le livre de l’âge de bronze

    Bon. On cite encore la bible, ce livre qui date de l’âge de bronze. Dans cette œuvre de fiction littéraire, qui n’est certainement pas pour les enfants (lire l’Ancien testament), on manipule les crédules et les naïfs. On parle d’amis imaginaires, magiques et extraterrestres et ceux-ci devraient nous montrer la voie. Quand même, nous sommes en 2018. Les recherches anthropologiques démontrent que le Jésus de la bible n’a jamais existé mais qu’il s’agit plutôt d’un conte ou d’un amalgame de plusieurs personnages écrit pas des hommes enrobés dans un mysticisme pour impressionner les croyants. Il y avait beaucoup de compétition entre les différentes superstitions à cette époque.

    Cet épisode d’immigration aux États-Unis n’a rien à voir avec l’amour ou l’altruisme. Il s’agit plutôt d’un évènement où les gens s’en vont ailleurs pour avoir la richesse et la liberté qu’ils n’ont jamais su créer chez eux. Au lieu de prêcher toutes sortes de boniments et d’enfantillages dogmatiques, les cultes devraient plutôt instruire les gens que le phénomène de la procréation à l’infini est le mal du siècle. Les pays en voie de développement ont des familles de plus de dix enfants alors qu’ils ne peuvent même pas en soutenir un adéquatement. La surpopulation engendre la pauvreté, la destruction des écosystèmes vivants, les changements climatiques, le manque d’eau potable, les guerres, les dictatures, les famines, les migrations et j’en passe, cavaliers de l'Apocalypse obligent.

    « Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. » (Jomo Kenyatta)

  • Gilles Bonin - Abonné 22 juin 2018 11 h 17

    Bah! Au fond,

    et comme depuis la nuit des temps, les dits des divers livres «religieux» sont cités et interprétés par qui le veut et dans le sens qui lui convient, marquant le vide abyssale et souvent criminel où peuvent conduire les idéologies religieuses - toute idéologie fermée d'ailleurs. Oui, bien sûr, la trame religieuse de l'humanité a marqué l'histoire et continuera à la marquer en bien et en mal - et malheureusement à certaines périodes et dans certaines régions, le mal (lire l'inhumain) a largement triomphé sous la houlette des hypocrites et des criminels pour leur propre bénéfice et pour convenir à leur conscience dévoyée. Ça passe (heureusement) et ça revient (malheureusement). Dans ce sens l'humanité piétine et l'humain se dégrade: on est au XXIè siècle et trop souvent on voit y fleurir les divers âges de noirceur - je ne dirais pas âges de pierre ou toute autre période antérieure: probablement pas mieux et pas pires. Alors on a évolué? Si peu. si peu...

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 juin 2018 21 h 02

    … surprises !

    « En citant la Bible pour bafouer les immigrants, le gouvernement Trump montre son ignorance en matière de foi chrétienne et son absence de charité humaine. » (Sébastien Doane, Professeur en études bibliques et titulaire de chaire, UL)

    Possible, mais d’autres autorités le font également, et ce n’est pas nouveau ?!?, lorsqu’elles citent divers auteurs et textes susceptibles de les soutenir ou, selon !?!, de les maintenir en autorité-de !

    Citer, avec ou sans savoir ni connaissance, risque toujours d’entraîner quelques …

    … surprises ! - 22 juin 2018 –

    Ps. : Le monde du protestantisme lit et cite les Écritures différemment de ceux de l’orthodoxie, du catholicisme et, par ailleurs, leur lecture-citation peut susciter tout-au-tant des situations risquées (totalitaires … .) que libres et volontaires.