Hommage aux jeunes allumés d’aujourd’hui

«Laissez-moi remercier tous ces jeunes que j’ai croisés dans une classe, sur une scène, dans un corridor ou sur un terrain de football.»
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «Laissez-moi remercier tous ces jeunes que j’ai croisés dans une classe, sur une scène, dans un corridor ou sur un terrain de football.»

On me demande souvent pourquoi j’ai choisi l’enseignement alors que plusieurs autres possibilités s’offraient à moi. Chaque fois qu’on me pose cette question, je ferme les yeux et, là, je vois des visages et des sourires. Je revois tout cela et, là, je sais. Je sais pourquoi je fais ce travail. Je sais pourquoi je le ferai probablement toujours.

Pour vivre des sensations fortes, certains font du parachute. Moi, j’enseigne le français et la littérature à une centaine d’adolescents dans une école publique de Montréal-Nord. Et tout se passe bien.

Au cours de ma carrière, j’ai dû enseigner à près de 3000 jeunes de tous les niveaux, de presque tous les milieux. J’enseigne au secondaire, mais j’ai aussi donné quelques charges de cours au cégep. J’ai travaillé au privé et au public. J’ai enseigné dans des milieux très aisés alors que l’école où je travaille maintenant a un indice de défavorisation de 10 (sur 10). J’ai commencé ma carrière en enseignant à des élèves en grande difficulté alors que, maintenant, j’enseigne à des élèves du Programme d’éducation internationale. Ces expériences semblent très différentes, mais elles ont pourtant toutes un point en commun : les élèves. Aujourd’hui, j’aimerais leur rendre hommage et leur témoigner toute ma gratitude, toute mon affection.

Je commencerai en disant que, contrairement à ce que l’on entend trop souvent, il y a beaucoup de bons jeunes. Des jeunes intéressés, intéressants, curieux et ouverts. Des jeunes engagés, soucieux de leur bien-être et de celui des autres. Des jeunes préoccupés par leur réussite et désireux de contribuer à l’amélioration de leur collectivité. Des jeunes avec cette lumière qui brille dans les yeux. Cette lumière qui traduit leur soif d’apprendre, de grandir, de prendre leur place. Leur soif de vivre.

Enseigner, c’est se jeter dans le vide. Vous savez, c’est angoissant une rentrée scolaire. L’excitation, la nervosité que l’on ressent quand on entre en classe pour la première fois et que l’on voit tous ces regards dirigés vers nous… Le silence qui se fait entendre quand la cloche sonne pour la première fois… Et là, il faut briser la glace. Gagner leur confiance, établir sa crédibilité, créer des liens, développer une complicité. Et c’est là que le voyage commence…

Certains se demandent peut-être ce que c’est, un bon élève ou un bon groupe. Pour ma part, cela n’a rien à voir (ou si peu) avec les résultats scolaires. Moi, je suis dans l’enseignement pour le côté humain et j’aime bien l’humanité des jeunes. J’aime leur naïveté et leur candeur. J’aime aussi leur côté rebelle, leurs remises en question, leurs changements d’humeur. J’aime les aider à trouver qui ils sont. Vous savez, quand on leur propose quelque chose de stimulant et quand on leur fait confiance, les jeunes nous déçoivent rarement.

J’ai vécu des moments mémorables auprès de mes élèves. Ensemble, on a organisé des joutes oratoires. On est allé en Grèce et à New York ensemble. On a passé des soirées au théâtre ensemble, on a dîné ensemble et cette année, on est allé à l’opéra ensemble. (Parfois, je crois que ma femme aimerait aller étudier dans ma classe afin qu’on fasse plus de choses ensemble…)

Ensemble, on a réalisé plus d’une vingtaine de capsules Web d’Info-HB. Ensemble, on a « monté » près d’une quinzaine de galas d’excellence. Et là, vous devriez les voir, ces jeunes animateurs, du haut de leurs 14 ou 17 ans, « affronter » un auditoire de 500 personnes. Vous devriez voir leur fierté (leur tristesse aussi) lorsque les rideaux se ferment à la fin de la soirée et qu’ils réalisent ce qu’ils ont accompli.

Les jeunes n’ont peur de rien. Pour eux, tout est possible. Ils ne se mettent pas les barrières que l’on s’impose parfois en tant qu’adultes. Je me souviens du temps où j’enseignais le journalisme. Je demandais à mes élèves de trouver une personne qui avait des choses à raconter et de réaliser une entrevue avec elle. Et là, en toute naïveté, certains me disaient qu’ils voulaient faire une entrevue avec Pauline Marois, Jean Charest ou encore, José Théodore (alors gardien de but des Canadiens de Montréal). J’étouffais alors un fou rire, mais je me disais qu’il ne fallait pas assassiner Mozart. Eh bien, vous savez quoi ? Ils les ont réalisées, ces entrevues ! Ç’a été, pour moi, une expérience formidable ainsi qu’une belle leçon d’humilité.

Aujourd’hui, laissez-moi remercier tous ces jeunes que j’ai croisés dans une classe, sur une scène, dans un corridor ou sur un terrain de football. J’aimerais leur dire qu’ils ont su faire de moi un meilleur enseignant et une meilleure personne. Merci pour tous vos sourires, merci pour les détours que vous faites pour venir me dire bonjour ou pour me parler entre deux cours. Merci d’embarquer dans mon univers et d’accepter ce que je vous propose. Merci d’être exigeant envers moi. Merci de me remettre en question. Merci de me proposer des romans, de me faire partager vos rêves, vos peurs et vos soucis. Merci pour vos marques d’affection et vos sourires complices. Merci de faire en sorte que j’aime encore passionnément ce que je fais.

Je me souviens du jour où, lors d’une entrevue pour un poste d’enseignant, on m’a posé LA question : « Pourquoi l’enseignement ? » Je me souviens avoir répondu, en toute modestie, que j’étais dans l’enseignement parce que je croyais que je pouvais faire une différence dans la vie de quelqu’un. Mais aujourd’hui, après avoir été en contact avec tous ces jeunes, j’ai aussi compris que j’étais dans l’enseignement parce qu’ils faisaient une différence dans la mienne…

En terminant, chers élèves, je lève mon verre aux bons souvenirs. Malgré les années qui passent, malgré la cinquantaine qui frappe à ma porte, vous me permettez de rester jeune.

Vivez. Rêvez. Soyez des libres penseurs. Soyez vous-mêmes. Soyez heureux là où vous êtes, maintenant.

11 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 18 juin 2018 06 h 42

    DES ALLUMÉ.E.S DE TOUS LES ÂGES

    J'enseigne aussi, ici et là, comme contractuelle, je constate aussi le même désir d'apprentisSage chez les personnes de tous les âges.
    Malheureusement, les structures pratronales et syndicales ne sont pas toujours aussi « allumées ».

    • Nadia Alexan - Abonnée 18 juin 2018 09 h 55

      Merci, monsieur Bégin, pour un beau témoignage. L'éducation et surtout la littérature ouvrent la porte à une civilisation humanitaire.

  • Solange Bolduc - Inscrite 18 juin 2018 09 h 27

    Magnifique texte: tellement sincère !

    Continuez de les allumer, ils continueront de vous allumer!

    Merci pour votre grandeur !

  • Jean-François Trottier - Abonné 18 juin 2018 09 h 34

    Le goût d'apprendre est universel... pour peu qu'on lui laisse une chance

    Tout le monde veut savoir pourquoi. Ou comment. Ou comment-ça-se-fait-que.

    La question est toujours de trouver comment on amènera l'étudiant à (se) poser cette question.

    Ensuite il restera à le guider pour qu'il trouve la réponse à sa façon et selon une pensée discursive, l'outil de base de toute société. Pas besoin de le féliciter ou de l'applaudir alors, la récompense vient de soi... mais des félicitations sont toujours bienvenues, hein.

    Des mozarts assassinés qui continuent à rôder comme des zombies, y en a des tonnes. Même avec eux il est possible de réveiller l'intére...mais plus difficilement l'effort que ce dernier soutenait.
    Merci d'essayer de ne pas tuer Mozart, M. Bégin.

    J'ai eu de mauvais et de très mauvais profs, Aucun n'a laissé sa marque sur moi. J'ai eu des profs intéressants et aussi des extraordinaires. Ceux-là m'ont enthousiasmés. Ils en savaient toujours un peu plus que la matière (et probablement beaucoup) et rétrospectivement je puis dire qu'ils n'utilisaient aucun "truc" de pédagogie. Tous débordaient du sujet sans avoir peur de "trop" nous en donner. Hé, ils avaient du fun et moi aussi.
    D'où je crois que la pédagogie, c'est utile pour ceux qui ne seront jamais pédagogues. Pour le reste, que les profs se passionnent pour leur matière et les étudiants suivront.

    Je répète à mes filles, qui se destinent à l'enseignement, qu'elles devront apprendre à se nourrir des énergies devant elles, la gang de têtes comme des fusées prêtes à partir en tout sens à la moindre étincelle.
    Sinon c'est le fonctionnariat ou le burn out.
    Si oui c'est un feu d'artifice contrôlé et génial, y compris les vicissitudes et difficultés liées à ces âges charnières.

    Mais la base, c'est la matière! Les "pépédagogues" n'enseignent que la pédagogie. Mes enfants au primaire savaient parfaitement pourquoi il faut des mots-étiquette. Ils auraient pu me donner un cours de pédagogie, ioupi!
    Mais lire, ben... C'est pas en classe qu'ils ont appris.

  • Takieddine Kheloufi - Inscrit 18 juin 2018 09 h 40

    Un ancien élève qui vous remercie.

    Bonjour monsieur Bégin,

    Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, mon nom est Takieddine Kheloufi. Moi je me rappèlerai toujours de vous. Vous faites partie des professeurs qui m’ont donné confiance en moi.

    Aujourd’hui, après avoir passé par cette école qui a 10 d’indice de défavorisation et grâce à des enseignants comme vous, je suis un gestionnaire de projets informatiques chez IBM.

    Merci Monsieur Bégin, c’est en partie grâce à vous.

  • Nicolas Roy-Bourdages - Abonné 18 juin 2018 10 h 38

    Patrice Bégin et Jessica Nadeau

    Je tiens d'abord à saluer monsieur Bégin pour son texte qui m'a mise d'excellente humeur. Enfin un son de cloche vivifiant!
    Ensuite, puisque que l'article de Jessica Nadeau en date d'aujourd'hui n'est pas ouvert aux commentaires, je me vois contrainte de coller ce lien ici (un percutant très court-métrage qui a remporté un prix du droit des femmes en 2016) :
    https://www.youtube.com/watch?v=0qzpsmMGpSI