Le combat des Argentines pour l’avortement se poursuit

Cris de joie, étreintes, chants… Les personnes prolégalisation ont exprimé leur bonheur après l’annonce de la victoire du oui au référendum sur la légalisation de l’avortement.
Photo: Eitan Abramovich Agence France-Presse Cris de joie, étreintes, chants… Les personnes prolégalisation ont exprimé leur bonheur après l’annonce de la victoire du oui au référendum sur la légalisation de l’avortement.

Je suis arrivée à Buenos Aires il y a deux semaines afin de faire un stage lié aux droits de la personne. Malgré mon intérêt marqué pour les droits reproductifs, je n’avais pas suivi attentivement la lutte pour la légalisation de l’avortement en Argentine. Je savais simplement qu’il s’agissait d’un sujet chaud, ardemment débattu.

Mes premiers contacts ici furent avec mes collègues de travail, des jeunes femmes et hommes particulièrement progressistes, qui arborent avec fierté le pañuelo (petit foulard) vert, symbole d’appui à la légalisation de l’avortement. Après ma première journée de travail, le 4 juin, ils m’ont invitée à la manifestation-anniversaire Ni Una Menos, un mouvement social créé en Argentine en 2015 afin de dénoncer les féminicides. Cette manifestation avait pour but de commémorer la première manifestation de juin 2015, où plus de 300 000 personnes s’étaient rassemblées à Buenos Aires. Ce premier évènement avait pris forme à la suite de la découverte du cadavre d’une adolescente, tuée par son conjoint. Ce décès s’inscrivait dans un contexte alarmant, où plus de 1808 féminicides avaient été répertoriés entre 2008 et 2014 en Argentine.

Aujourd’hui, je décide donc de célébrer avec mes amies argentines. Toutefois, je ne suis pas dupe : il reste encore beaucoup de travail à accomplir.

Cette année, la manifestation rassemblait des groupes de tous les horizons. Toutefois, le groupe le plus visible était certainement celui de la Campaña Nacional por el Aborto Legal, Seguro y Gratuito (Campagne nationale pour l’avortement légal, sécuritaire et gratuit). Dès les premières secondes de cette marche hivernale, j’ai été gagnée par l’enthousiasme, l’espoir et la bonhomie de mes compagnons de marche. Que c’était beau de voir tous ces gens — jeunes, vieux, hommes, femmes, étudiants, travailleurs — marcher main dans la main pour une cause commune, celle du mieux-être des femmes ! Je ne me souviens pas avoir eu autant de frissons en une soirée. Je me suis mise à scander les slogans criés par la foule : « Éducation sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ! »

À partir de cette manifestation, le compte à rebours était commencé : il restait neuf jours avant le vote par les députés, où les camps du « oui » et du « non » ont multiplié les efforts afin de les influencer. Jusqu’à la toute dernière minute, les médias faisaient état d’une situation incroyablement serrée. En fait, plusieurs de mes collègues avaient déjà le coeur gros, anticipant une amère défaite, déterminée par quelques députés d’arrière-plan qui hésitaient toujours.

Le jour J

Le jour J arriva. Le 13 juin, en matinée, les 257 députés de la Chambre des députés se sont rassemblés afin d’entamer les débats qui allaient mener au vote. Ils ont duré près de 24 heures, ce qui a repoussé le vote au 14 juin vers 9 h 30 du matin. Pendant tout ce temps, les médias ont rapporté au compte-gouttes les déclarations de chaque député afin d’anticiper l’issue du vote. Les manifestants pour et contre la légalisation se sont rassemblés devant le Congrès, où l’espace public avait été divisé afin d’empêcher les affrontements. Ainsi, une veille d’innombrables heures a débuté et certains ont entrepris de passer la nuit à l’extérieur. Tentes, feux de camp, sacs de couchage : une soirée de camping s’est improvisée afin d’attendre le vote. J’y suis arrivée au petit matin. Les visages étaient fatigués, les déchets jonchaient les rues, mais du côté du « oui », l’espoir était palpable et les slogans étaient toujours chantés avec enthousiasme. Finalement, peu avant 10 h du matin, le vote a eu lieu et, quelques minutes après, la victoire du « oui » a été annoncée.

Cris de joie, étreintes, chants… Les personnes prolégalisation ont exprimé leur bonheur. En voyant certaines femmes dans la soixantaine se serrer dans leurs bras, j’ai réalisé à quel point, pour elles, il s’agissait probablement du combat d’une vie !

Si plusieurs collègues m’ont demandé comment s’était déroulée la légalisation de l’avortement au Canada, je n’ai malheureusement pas pu leur répondre avec détail : je n’étais pas née. J’ai évidemment lu les décisions phares de la Cour suprême en la matière — l’affaire R. c. Morgentaler de 1988 et l’affaire Daigle c. Tremblay de 1989. Toutefois, je n’étais pas là pour vivre le débat social ni pour attendre anxieusement les décisions de la Cour suprême.

Aujourd’hui, je suis heureuse d’avoir pu partager cette victoire avec toutes les femmes argentines. Mais la lutte n’est pas terminée : le projet de loi devra maintenant être adopté par le Sénat, qui est reconnu pour son conservatisme. Ensuite, si le Sénat vote pour, les femmes auront toujours à faire face au jugement de leurs pairs et de la société si elles sont aux prises avec une grossesse non souhaitée et décident de se faire avorter. En effet, au Canada, près de 30 ans après la légalisation de l’avortement, des citoyens choqués manifestent toujours devant les cliniques d’avortement (sauf en Ontario, où un règlement l’interdit), et certains de nos députés fédéraux croient qu’il ne s’agit pas d’un droit. Et ne parlons même pas de nos voisins du Sud, où l’avortement est vu par plusieurs comme un homicide.

Aujourd’hui, je décide donc de célébrer avec mes amies argentines. Toutefois, je ne suis pas dupe : il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Et lorsque je serai de retour au Québec, je les accompagnerai en pensée à chaque défi, chaque rebuffade et chaque déception qu’elles rencontreront sur leur chemin.

1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 16 juin 2018 05 h 04

    Une simple question...

    « Est-ce qu'avorter est mettre fin à la vie ? »
    Question que j'ai posée en écrivant aux membres de l'équipe « Plus on est de fous, plus on lit », société Radio-Canada, il y a de cela quelques semaines. Je n'ai, à date, obtenu de réponse.
    Très concerné je suis par le sujet puisque j'ai été auteur de mort de vie humaine ( 1989 )
    Quoi ici ajouter ?
    À ma question deux seules réponses sont possibles : « Non » - « Oui ».Même pas de « Peut-être »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.