Le grand Gascon

«À mes yeux, c’est Gabriel qui est le grand Gascon.»
Photo: Vivavision «À mes yeux, c’est Gabriel qui est le grand Gascon.»

Un jour d’avril 2012, chez un fabricant de bagels de la rue Saint-Viateur, je suis tombé sur Gabriel Gascon qui avait l’air hésitant devant les fromages à la crème ; je le salue et nous engageons une conversation. Je lui dis que je m’apprête à visionner le documentaire La passion selon Gabriel, que la nièce de Georges Groulx (autre grand comédien de sa génération, née dans les années 1920, embarquée dans la création du TNM en 1951) lui consacre. Il ne semblait pas savoir que ce film passait le 1er mai sur Artv. Un peu triste, il me confie qu’il perd la mémoire immédiate et qu’il ne peut plus mémoriser un texte, le cauchemar ultime de ces grandes bêtes de scène qui ont donné leur vie à ce qu’elles aimaient le plus, le théâtre…

J’avais la chance depuis quelques années de croiser parfois Gabriel Gascon rue Bernard. Il habitait la conciergerie Royal York (construite l’année de sa naissance, en 1927) et j’ai pu avec le temps me rendre compte à quel point cet homme était d’une aristocratie de la réserve, de la simplicité, de la bonté, de la douceur ironiste, tout le contraire de son frère, Jean Gascon, le matamore fondateur du TNM, qui disait sans plus d’élaboration que « le théâtre, c’est comme la merde, ça se sent », et dans l’ombre duquel son cadet Gabriel a d’abord fait son chemin avant de partir pour Paris.

Gabriel était l’intellectuel des deux frérots (d’une famille de quatorze enfants). Jean était le géant, mais, des deux, à mes yeux, c’est Gabriel qui est le grand Gascon, et cela, le metteur en scène Denis Marleau l’a bien compris lorsqu’il l’a abordé, connu, et lui a offert ses plus beaux rôles de vieil acteur dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard, dans La dernière bande de Beckett et dans Intérieur de Maeterlinck…

Je tiens Gabriel Gascon pour le plus grand interprète du rôle de Krapp que j’ai pu voir à l’oeuvre, et je me désole que Beckett n’ait pas pu voir son Krapp’s Last Tape si magistralement interprété. Beckett disait que le plus grand Krapp était le comédien Patrick Magee, pour qui il avait écrit la pièce, mais Beckett n’a pas vu ce que j’ai vu quand Gabriel Gascon s’est emparé du rôle de cet homme qui, vers la fin de sa vie, écoutant ses propos enregistrés à différentes étapes de sa vie, se rit tragiquement de la vacuité de celle-ci (et j’ajoute — sartrien — comme de toutes les autres, pas plus, pas moins).