La ruralité vieillissante

Les petites localités sont plus enclines au vieillissement par le haut, c’est-à-dire à l’augmentation de la proportion d’aînés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les petites localités sont plus enclines au vieillissement par le haut, c’est-à-dire à l’augmentation de la proportion d’aînés.

La ruralité se caractérise par sa très grande diversité. Si plusieurs localités situées près des villes ou à vocation touristique subissent les effets de la gentrification en raison de l’arrivée de néoruraux, de jeunes actifs ou de retraités, d’autres sont sujettes à une forte décroissance due, notamment, au vieillissement de leur population. C’est le cas de plusieurs petites localités rurales dont la taille démographique est inférieure à 500 habitants. Au nombre de 202 en 2016, elles forment près de 30 % de l’espace rural québécois. Dans l’Est-du-Québec, l’ampleur et l’intensité du vieillissement sont telles qu’elles compromettent très sérieusement leur avenir.

En raison de la dénatalité, des mouvements migratoires et de l’allongement de l’espérance de vie, les petites localités sont plus enclines au vieillissement par le haut, c’est-à-dire à l’augmentation de la proportion d’aînés. De 1986 à 2016, elle s’est accrue de 12,2 %, comparativement à 11,1 % pour l’ensemble des milieux ruraux et à 8,3 % pour le Québec. Le pourcentage a dépassé 20 % dans 34 petites localités. L’intensité du vieillissement fait apparaître de nombreuses relations entre celle-ci et différents indicateurs socio-économiques corroborant l’aspect structurel du phénomène. Par exemple, les 12 petites localités dont la proportion de personnes âgées a été supérieure à 25,1 % entre 1986 et 2016 ont perdu près du tiers de leur population, alors que cette diminution n’a été que de 3,7 % pour celles dont l’augmentation de la proportion d’aînés a oscillé entre 0,1 % et 5 %.

Les petites localités fortement aux prises avec le vieillissement se situent, en moyenne, à 45,9 km d’une ville. En 2016, leur taux d’activité n’était que 42,2 %, et près du quart de leur population active n’avait pas plus qu’une 9e année de scolarité. Le revenu moyen des familles (54 640 $) se situait bien en deçà de la moyenne québécoise (79 378 $).

Les petites localités sont aussi fortement touchées par le vieillissement par le bas, c’est-à-dire par la diminution de la proportion de jeunes. De 41,2 % qu’elle était en 1986, celle-ci est passée à 23,3 % en 2016, soit une diminution de 17,9 %. Pour l’ensemble du monde rural, cette baisse a atteint 14,4 %. On dénombre dix petites localités dont la proportion de jeunes a décru de 30 % ou plus entre 1986 et 2016. Le Bas-Saint-Laurent en comporte trois. À l’inverse, seulement quatre petites localités ont augmenté leur proportion de jeunes en 30 ans.

Trente et une petites localités ont perdu plus des trois quarts de leurs jeunes durant la même période. Dix-sept d’entre elles se retrouvent dans l’Est-du-Québec, dont dix dans le Bas-Saint-Laurent. Il s’agit d’une perte de 4040 personnes. En même temps, elles se sont enrichies de 855 aînés. Ce gain n’a toutefois pas permis de freiner leur hémorragie, leur population étant passé de 11 859 personnes en 1986 à 6516 en 2016. Avec un taux de chômage qui atteint 19,2 % en 2016, ces municipalités se distinguent par la précarité de leur économie, qui se traduit par un faible niveau de revenu, ce dernier n’équivalant qu’à 79,6 % de celui du Québec. Ces milieux souffrent aussi d’enclavement. Leur distance par rapport à la ville s’établit à 43,9 km, et 11 d’entre eux se situent à plus de 50 km.

Le dépeuplement

À ces phénomènes s’ajoute celui du dépeuplement, qui affecte particulièrement les petites localités. Bien que l’espace rural ait enregistré un gain de 8227 personnes entre 1986 et 2016, soit une augmentation de 1,2 %, la population des petites localités a affiché une perte de 12 692 habitants durant la même période, une baisse de 16,7 %. Seulement 51 petites localités se sont caractérisées par un accroissement de leurs effectifs. La décroissance affecte surtout 27 petites localités dont la population n’a jamais cessé de décliner depuis 1986, dont 12 depuis 1971. Le Bas-Saint-Laurent abrite 6 de ces 12 petites localités en très fort dépeuplement.

En combinant l’évolution de la population, du nombre et de la proportion d’aînés et de jeunes entre 1986 et 2016, ainsi que l’évolution des 0 à 24 ans en 1986 par rapport aux 30 à 54 ans en 2016, 21 petites localités apparaissent dans une situation critique et, de ce fait, réclameraient des actions urgentes de la part de l’État. Le Bas-Saint-Laurent abrite 10 de ces petits milieux. Or, pour cette région, la Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité du territoire 2018-2022 suggère de favoriser le développement social, de renforcer le sentiment d’appartenance et de promouvoir l’attractivité. De telles mesures ne permettront pas de renverser leur trajectoire démographique. Il ne s’agit pas ici de remettre en question le dynamisme des acteurs locaux et régionaux. À preuve, 15 de ces 21 petites localités se sont intégrées au réseau MADA [Municipalités amies des aînés]. C’est plutôt la stratégie d’aménagement et de développement territorial qui prévaut au Québec depuis les 50 dernières années qu’il importe de reconsidérer.

Si des remèdes tels que l’accroissement du taux de natalité, le meilleur contrôle des mouvements migratoires, la promotion de politiques natalistes et, jusque dans une certaine mesure, l’immigration peuvent constituer des solutions pour ralentir les effets du vieillissement au sein des petites localités rurales du Québec, ces remèdes, pour qu’ils soient efficaces, doivent être couplés à des actions structurantes tournées vers un aménagement plus harmonieux du territoire. Nous pensons au déploiement de nouveaux modes de prestation en matière de services de proximité et à la création de pôles régionaux de développement. La confection de schémas d’aménagement « gérontologiques » et l’implantation d’ententes intermunicipales semblent des avenues à privilégier dans un contexte où les petites localités occupent généralement des espaces à faible densité et que plusieurs d’entre elles se situent dans des MRC dépourvues de villes de taille moyenne, voire en décroissance démographique. Dès lors, les mesures à mettre en oeuvre doivent s’inscrire dans une perspective de valorisation de l’espace rural et de ses petites localités de façon à favoriser l’égalité des chances non seulement des aînés, mais aussi des jeunes, et ce, afin d’améliorer leur qualité de vie et de promouvoir une occupation dynamique du territoire.

3 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 8 juin 2018 08 h 13

    La démission des gouvernements

    Comment garder les plus jeunes en région si on ferme les centres d'initiative comme l'a fait Couillard ?

    En mettant la clédans les CLD,. ce gouvernement a démontrécomment il se fout des régions et de l'esprit d'initiative des gens.

    Je suis persuadé que M. Simard trouvera l'équivalent dans les politiques du Nouveau-Brunswick. Pour mapart je parle du Québec.

    La notion de vivre ensemble commence par se donner les moyens de vivre là ou l'on est, et pas de "suggérer"aux gens des'expatrier en Alberta pour profiter de la manne pétrolière.
    Ce n'est pas plus attendre que les grandes multinationales se décident à investir ici.

    Les méthodes de Couillard de ce point de vue ressemble en tout point à un chef de département chargé de fermer celui-ci.

    L'essor international doit dans tous les cas rester un luxe qui s'ajoute à l'essentiel, celui-ci étant local et local seulement.

    La mondialisation, très bien pour améliorer un peu la vie de chacun, ne doit pas devenir... ce qu'elle est devenue : la seule qui compte. Aucun gouvernement au monde ne devrait souhaiter perdre totalement le contrôle sur sa propre économie, et c'est pourtant exactement ce à quoi nous assistons.

    Croire plus aux autres qu'à soi, c'est psychologiquement pourri. À l'os.
    C'est pas vraiment mieux socialement. Ni économiquement. Ni politiquement. Ni...

  • Danielle Dufresne - Abonnée 8 juin 2018 09 h 08

    c'est quand être vieux

    Le texte est certainement basé sur des chiffres réels mais il est déprimant.
    Une des solutions aux problèmes énoncés est de définir un peu mieux quand on est vieux.
    À 55 ans, à 60 ans à 70 ans? De nos jours avoir 60 ans c'est être encore jeune. Pas selon une personne de 30 ans! Pour une personne de 30 ans, en avoir 45 c'est déjà vieux. Il faut garder à l,emploi et embaucher les personnes de plus de 55 ans qui souhaitent rester en action dans un emploi. Il est faut de penser que toutes les personnes de plus de 60 ans ne rêvent que de faire du bénévolat et des voyages de groupes. À 60 ans et à 65 ans et à 70 ans si la santé est au RV la forme y est aussi. Ces personnes jouissent d'expériences et de formations encore très utiles pour leur communautés. Que les jeunes désirent quitter les villes en région pour aller vivre les grandes villes et aller découvrir le monde c'est normal! Si vous recevez le CV d'une personne expérimentée qui souhiate poursuivre sa carrière, il ne faut surout pas hésiter. Vous en serez les premier satisfaits et heureux.

    • Majella Simard - Abonné 8 juin 2018 09 h 27

      Mon texte porte sur les personnes âgées de 65 ans et plus .Par ailleurs, vous ne semblez pas en saisir la portée. Il ne s'agit de remettre en question de dynamisme des aînés. Bien au contraire, je vous réfère à ce sujet à mes travaux antérieurs sur les municipalités MADA notamment. Mais d'illustrer les problèmes de dépeuplement et de déstructuration que vivent certaines régions du Québec (notamment le BSL) et qui annihilent la qualité de vie des aînés en raison de la disparition progressive des services et l'absence d'une réelle politique de développement rural.