Le G7 vu d’en bas

Dans un communiqué officiel, Justin Trudeau explique avoir choisi Charlevoix pour «l’accueil chaleureux de ses gens».
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Dans un communiqué officiel, Justin Trudeau explique avoir choisi Charlevoix pour «l’accueil chaleureux de ses gens».

Depuis 16 ans que le G7 se déroule dans des endroits reculés, nous n’avons pas porté suffisamment d’attention au versant local de la lutte. Et il faut dire que le message dominant ne contribue pas à alimenter ce questionnement. Dans un communiqué officiel, Justin Trudeau explique avoir choisi Charlevoix pour « l’accueil chaleureux de ses gens ». Il a également affiché sa volonté d’inclure les communautés locales dans l’événement. D’autant que les retombées matérielles, économiques et symboliques semblent mettre tout le monde d’accord.

Il serait cependant trompeur de s’arrêter à ce premier tableau. Les pressions multiples qu’exerce le G7 sur la vie quotidienne des Charlevoisiens, et surtout des Malbéens, ne peuvent être évacuées. D’autant qu’elles s’en vont croissantes à l’approche de sa tenue. Un habitant de la zone verte a par exemple confié ressentir un climat de plus en plus « délétère et lourd », et va même jusqu’à parler « d’occupation ».

Souffrant chaque année du « trou noir », Charlevoix se démarque par son industrie touristique et son secteur informel. Dans cette situation, l’économie de la débrouille vient souvent avec le sentiment de délaissement que vient réactiver la rencontre au sommet : « Le G7 nous a apporté un réseau cellulaire qui a du bon sens, la fibre optique… Comme si à quelque part on s’était dit : “Ce n’est pas important d’aller jusque-là. Ils ne l’ont jamais eu, ils ne savent pas ce que c’est…” », a déclaré une habitante de la région, qui poursuit : « Au niveau de l’emploi, regarde l’hôpital, tout s’en va à Baie-Saint-Paul tranquillement. Les services, il n’y en a presque plus ici… Il n’y a pas de radiologistes souvent […], pas de chirurgiens. Il y a des gens qui se battent depuis des dizaines d’années pour garder nos services ici, pis ça n’a pas l’air de marcher. On ne décidera pas du sort de notre région au G7, je ne pense pas. »

Combat de front, combat de flanc

L’oppression grandissante subie par les Malbéens à l’arrivée du G7 s’intègre donc aux difficultés structurelles auxquelles ils sont confrontés quotidiennement. Mais comment se manifestent les résistances d’une population subordonnée aux métropoles et à ses dirigeants ?

Deux registres de résistances locales peuvent être définis. Le premier s’inscrit en marge des manifestations politiques qui se dérouleront à Québec. Il révèle le versant public de la lutte. Sa principale expression est l’action « symbolique » menée le dimanche 3 juin à La Malbaie par des organismes communautaires locaux. Elle voulait dénoncer la nature « antidémocratique » et « capitaliste » du G7.

Au-delà de ce combat politique de front, « trop loin […] de monsieur et madame Tout-le-Monde » de l’avis d’un des participants, a lieu un autre combat. Il est non ouvertement politisé, quotidien, fait de subversions larvées et subtiles. Le sociologue américain James C. Scott appelle cela le « versant caché » de la résistance. C’est dans son invisibilité et sa discrétion que se joue la redistribution subreptice, légère et fugace du pouvoir en place. En étudiant les relations de classe des paysans mélanésiens, il s’est rendu compte que les petites résistances (incendies des récoltes, sabotages, boycottages, grèves déguisées, vols, etc.) montraient un sens opportun de la lutte.

On peut voir dans les actions fragmentées et dissimulées des Charlevoisiens cette « résistance infrapolitique » décrite par Scott. D’après une vingtaine d’entretiens réalisés, auxquels s’ajoutent des témoignages in vivo, il a été possible d’en déterminer plusieurs formes : l’insubordination (lenteur dans la réalisation des tâches, refus d’être réaffecté pour l’occasion), la divulgation (révélation d’informations confidentielles), la grogne (mouvement informel, spontané et latent de dénonciation), la défection (ceux qui comptent quitter la région, ou ne veulent pas travailler), l’opportunisme (« ne rien faire, et prendre leur argent »), la dérision (ceux qui plaisantent et ridiculisent le G7) et l’indifférence (ceux qui n’accordent pas l’importance due à l’événement).

L’ubac des démocraties

Malgré l’optimisme affiché par Justin Trudeau, le G7 se conclura fort probablement par une déclaration mince, pour ne pas dire négligeable. Mais si l’on sort du champ de la grande politique, il aura été, pour la population charlevoisienne, l’occasion de faire l’expérience concrète d’un événement d’envergure mondiale.

De ce point de vue, les véritables enjeux de l’organisation d’un G7 ne sont pas écrits à l’ordre du jour, ils ne sont pas globaux et programmatiques, ils sont concrets, tangibles et immédiats. Ils nous montrent à voir comment une telle rencontre au sommet implique en parallèle une suspension de certains droits fondamentaux de la population hôte, de son exercice de la libre d’expression (neutralisation et intimidation de l’opposition), de mouvement et de déplacement (postes de contrôle, zonage et accréditation), de réunion (« zone de libre expression » clôturée), au respect de la vie privée (mise en place de surveillance électronique). En observant le G7 d’en bas, une autre réalité apparaît, qui montre à voir la version cachée des résistances, miroir du versant sombre des démocraties, et révélatrice de ses contradictions.