Surfer sur la vague du numérique

Oui, les élèves passent trop de temps devant les écrans, mais reformulons: les élèves passent trop de temps pour se divertir devant un écran.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Oui, les élèves passent trop de temps devant les écrans, mais reformulons: les élèves passent trop de temps pour se divertir devant un écran.

Comme le laisse voir le texte d’opinion paru dans Le Devoir et intitulé « L’école comme rempart au tsunami numérique », il semble y avoir deux conceptions de l’école québécoise : celle protégeant les élèves contre les bouleversements sociaux et celles les y préparant.

Si les commentaires à propos de l’urgence de prendre des décisions en fonction des courts échéanciers imposés sont compréhensibles, il est plus difficile de comprendre l’étonnement des auteurs quant au prétendu « tsunami » numérique : « La vitesse des mutations dictées par les technologies […] nous empêche d’analyser objectivement les conséquences de ces nouvelles technologies sur nos vies et, d’autre part, rend difficile l’anticipation des innovations à venir. Bien malin celui qui pourra prédire à quoi seront confrontées les prochaines générations. Plutôt que de plonger la tête la première dans le numérique, ne serait-il pas pertinent de se questionner et de prendre un recul permettant une meilleure analyse de la situation », écrivent-elles.

En 2018, il est à peu près temps que l’école, ceux qui y travaillent et ceux qui y étudient, y plonge la tête première ! Avec tous les indices qui ont émergé depuis la dernière décennie, n’avons-nous pas su réfléchir à leur potentiel impact en éducation ? N’avons-nous pas vu venir ce moment, soit celui où le monde de l’éducation devra inéluctablement ouvrir le « rempart » pour faire face à l’invasion numérique de la société ? Mieux : l’école ne devrait-elle pas plutôt dicter le rythme de ce genre de changement et agir en tant que locomotive des mutations sociales plutôt que d’en être l’éternel wagon de queue ?

En lisant que « la robotique […] ne consiste bien souvent qu’à glisser une suite d’instructions iconisées dans une fenêtre de tablette électronique », je ne peux m’empêcher de sourciller. La robotique, c’est bien plus qu’une série de « jouets » ou de blocs de commandes préfabriqués. Non seulement est-ce une multitude d’outils d’apprentissage de la pensée informatique, une des compétences du XXIe siècle, mais c’est surtout une façon de résoudre des problématiques complexes à l’aide de la créativité et de la pensée algorithmique pour ainsi d’obtenir une rétroaction en cours d’apprentissage. D’ailleurs, à propos de la programmation, de plus en plus d’enseignants de mathématiques y ont déjà recours pour l’intégrer dans leurs séquences pédagogiques puisqu’elle a la faculté de rendre visibles certaines notions abstraites, en plus, du moins dans bien des cas, de voir à susciter l’intérêt de l’apprenant.

Trop de divertissement

Oui, les élèves passent trop de temps devant les écrans, mais reformulons : les élèves passent trop de temps pour se divertir devant un écran. Est-ce la seule faute de l’école ? Non. C’est un phénomène observable dans toutes les écoles occidentales, et ce, qu’elles intègrent ou non des outils numériques aux activités pédagogiques. Idem pour la cyberintimidation, la cyberdépendance ou les autres maux d’une société numérique. Le problème est plus complexe que de simplement considérer l’école comme en étant la cause principale. Réfléchissons : est-ce mieux d’ériger des remparts autour des écoles et de les « aseptiser numériquement », ou encore saisir l’occasion pour éduquer les jeunes à leur empreinte et à l’éthique numérique et ainsi, justement, développer, entre autres, leur esprit critique ? J’imagine mal mener à bien cette tâche en interdisant les outils qu’ils seront, un jour ou l’autre, appelés à utiliser. Je préfère m’assurer qu’ils gardent une distance critique par rapport aux outils numériques qu’ils utilisent. Les initier à la programmation, à la robotique ou même à l’intelligence artificielle leur permet de comprendre comment fonctionnent ces outils autrement que par magie. Ils peuvent ainsi formuler un jugement critique concernant, par exemple, les données qu’ils transmettent, les temps de rapports humains nécessaires à leur équilibre ou comment se comporter socialement avec leur appareil ou sur divers sites Internet (« nétiquette »).

L’empressement du ministre de l’Éducation démontre justement que demain… c’est aujourd’hui. Quand le politique prend les choses en main et qu’il démontre plus d’audace que l’ensemble d’un système, cela démontre clairement, à mon avis, qu’un important retard s’est installé et que, du moins dans le cas de l’éducation, ce retard est préjudiciable aux élèves qui sont placés sous notre responsabilité. Désormais, il n’est plus temps de s’évertuer à construire des digues ou des « remparts » autour des écoles pour protéger ses occupants d’un prétendu tsunami technologique. Au contraire, il est grandement temps d’éduquer chacun à surfer sur la vague du numérique.

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