Trump et la fin de la mondialisation

«En réduisant le fardeau fiscal des grandes entreprises américaines, Trump vise à maintenir la position dominante des États-Unis sur la planète.»
Photo: Susan Walsh Associated Press «En réduisant le fardeau fiscal des grandes entreprises américaines, Trump vise à maintenir la position dominante des États-Unis sur la planète.»

L'imposition de tarifs sur l’acier et l’aluminium par le gouvernement américain suscite des émois dans le monde, particulièrement en Amérique du Nord, où le Canada et le Mexique tentent de renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Un peu partout, on a l’impression qu’on est en voie de retourner au protectionnisme, donc en rupture avec les politiques libre-échangistes qui dominaient le cycle de mondialisation néolibérale amorcé dans les années 1980.

De quelle mondialisation parle-t-on ? Depuis 40 ans, les élites politiques et économiques, inspirées par les États-Unis, ont délaissé les politiques keynésiennes des années d’après-guerre. Elles ont mis en place un cadre caractérisé par un changement dans les politiques de l’État, impliquant une réduction des charges fiscales des plus riches et des entreprises ainsi que des politiques d’austérité traduites par une réduction concomitante des protections sociales. Cette réorientation a été pensée dans la perspective de relancer l’accumulation en élargissant les marges bénéficiaires.

Les accords commerciaux ont été et demeurent au coeur de ce projet néolibéral qui voulait réduire les contraintes au commerce mondial, non seulement en éliminant les tarifs douaniers, mais en offrant plus de droits aux entreprises contre la souveraineté des États. L’ALENA, signé en 1994, fut le premier accord de commerce de ce type et constituait un recul sur le plan des droits collectifs et de la souveraineté.

De manière générale, la mondialisation néolibérale a favorisé la mobilité du capital pour profiter des contextes plus avantageux sur le plan des coûts de la main-d’oeuvre. On associe cette mondialisation à une spirale vers le bas dans les conditions de travail.

Menaces sur les sociétés

Depuis quelque temps, des sociétés, des mouvements, voire, dans le cas de l’Amérique du Sud, des États ont commencé à remettre en question ce cadre, entre autres à cause de l’instabilité sociale et économique que cela implique. Au Canada cependant, les gouvernements, y compris le présent gouvernement Trudeau, ont maintenu le cap, prétendant que le plus grave danger proviendrait du protectionnisme plutôt que la déréglementation néolibérale. Ottawa voudrait mobiliser la société pour appuyer le maintien des accords de libre-échange contre la catastrophe annoncée du protectionnisme, associé à la montée de la droite xénophobe en Amérique comme en Europe.

Il y a là un hiatus. Pour les secteurs concernés de la société civile, la seule critique du protectionnisme ne peut être le fondement d’une politique répondant aux besoins de la population. Il est important, en effet, de protéger certains secteurs, notamment les services publics, l’agriculture de proximité et la production laitière, les marchés publics, de même que le domaine de la culture et de l’éducation. Il s’agit de favoriser les secteurs qui s’inscrivent dans une perspective de développement et qui doivent rester sous la souveraineté nationale.

Par ailleurs, dans le présent contexte, les populations laborieuses pourraient faire les frais d’une guerre commerciale entre les différents protagonistes. Par exemple, les tarifs douaniers pourraient réduire les exportations du Canada, donc créer des pertes d’emplois. Parallèlement, cela pourrait créer une pression à la baisse sur les coûts de production au Canada et donc affecter négativement les conditions de travail. Dans un tel contexte protectionniste, le patronat canadien et québécois pourrait tenter de réduire le coût du travail pour protéger sa compétitivité.

Lien entre protectionnisme et libre-échange

Au final, la politique du Make America First Again ne s’oppose pas, sur le fond, à la mondialisation néolibérale. La réforme fiscale de Donald Trump est en tout point conforme à la déréglementation et au désengagement de l’État promus par le néolibéralisme. En réduisant le fardeau fiscal des grandes entreprises américaines, Trump vise à maintenir la position dominante des États-Unis sur la planète.

Aujourd’hui, au-delà des désaccords actuels, libre-échangistes et protectionnistes s’entendent, d’abord et avant tout, pour restaurer les taux de profit. De ce point de vue, il se pourrait que Washington impose à Ottawa et à Mexico un « néo-ALENA » qui irait encore plus dans le sens de la déréglementation, notamment dans le domaine numérique et des marchés publics, en phase avec les intérêts des grandes entreprises et de l’industrie pétrolière américaine.

Le véritable enjeu nous apparaît donc ailleurs. Les accords de libre-échange dans leur formulation actuelle, pas plus que le protectionnisme, ne répondent aux impératifs d’une politique économique axée sur les besoins des gens, dont le but premier doit être de réduire les inégalités dramatiques qui confinent des pans entiers des populations à la pauvreté systémique, à la précarité et à l’exclusion. Parallèlement, il est urgent de réduire l’exploitation sans limites des ressources naturelles qui menace la vie sur Terre.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 juin 2018 02 h 54

    On est plus maître chez nous.

    La mondialisation à augmenter les inégalités et le libre échange a volé notre souveraineté. Comment peut-on se réjouir d'un libre échange qui permet aux multinationales de poursuivre nos gouvernements, quand ils essayent de protéger les citoyens ? On a cédé notre souveraineté aux multinationales. Il faudrait sortir du néolibéralisme mondialisé sinon, on est en train de jeter les peuples dans les bras des partis populistes fascistes.

  • Raynald Blais - Abonné 6 juin 2018 06 h 57

    L'extorqueur extorqué

    L’imposition d’un tarif douanier sur l’exportation de l’aluminium canadien aux États-Unis ne change pas la valeur de l’aluminium produite au Canada si, pour une quantité donnée, sa production consomme les mêmes valeurs de matières premières, d’énergie et de main-d’œuvre qu’avant la tarification. Par contre, les propriétaires des moyens pour produire cet aluminium peuvent en augmenter le prix, avec l’assentiment de leur classe sociale, pour compenser la partie de la plus-value qui serait perdue aux mains de l'État américain par ce tarif.

    Ce choix intéressé n’est pas le seul privilégié. L’autre choix débattu aux Communes actuellement est la compensation de la plus-value perdue par celle qu’on arracherait à la bourgeoisie américaine par une riposte tarifaire pour l’offrir aux chevaliers de l’industrie aluminière canadienne par le biais de subventions, prêts ou garanties d’emprunt.

    Dans tous les cas, leur motivation n’est pas de défendre la classe ouvrière, loin de là. Il s’agit plutôt d’une campagne pour défendre la plus-value déjà extorquée aux travailleurs canadiens contre l’avidité de la bourgeoisie américaine.

  • François Beaulé - Abonné 6 juin 2018 08 h 49

    Intervenir autrement

    Dans le dernier paragraphe de leur texte, les auteurs réclament une intervention gouvernementale afin d'atteindre deux objectifs : la réduction des inégalités et la réduction de l'exploitation des ressources naturelles.

    Pourtant ces deux objectifs paraissent antinomiques à la gauche traditionnelle. Les syndicats ont obtenu pendant des décennies des augmentations de salaire qui ont permis à leurs membres de consommer davantage, de s'acheter des maisons en banlieues, de plus grosses automobiles et aujourd'huil des VUS, de prendre l'avion pour des vacances au soleil, etc. Bref de rendre accessible au plus grand nombre l'american way of life.

    Consommer plus pour produire plus et vice-versa. Ce mantra a réuni la gauche syndicale et la droite libérale. On mesure aujourd'hui les conséquences environnementales désastreuses de cette forme de démocratisation du capitalisme.

    Ajoutons que « les inégalités dramatiques qui confinent des pans entiers des populations à la pauvreté systémique, à la précarité et à l’exclusion » sont aussi la conséquence des inégalités entre les travailleurs syndiqués et non-syndiqués. Les syndicats éprouvant de grandes difficultés à syndiquer tous les travailleurs ont fini par laisser tomber ces pans entiers.

    Pour arriver à faire coïncider la réduction des inégalités et la protection de la nature (ou de ce qui en reste), les gouvernements doivent apprendre à intervenir autrement. Il s'agit d'intervenir sur le mode de vie, sur la consommation plutôt que de chercher constamment à maximiser la croissance économique tout en laissant chaque individu consommer selon son bon vouloir.

    Pour arriver concrètement à faire vivre ensemble la population d'un pays, il faut modifier l'habitat et les transports. Il faut consommer des biens durables et adopter une nourriture végétarienne. Il faut définir collectivement un mode de vie respectueux de la nature plutôt que d'abandonner cette détermination au marché.

  • Gaston Bourdages - Abonné 6 juin 2018 09 h 06

    La quasi seule lecture

    ....qu'un « ti-cul » comme moi peut faire de votre très belle réflexion messieurs Beaudet et Cameron est celle sous l'angle de la justice sociale. Je me sais rêveur-idéaliste en même temps convaincu que l'être humain est plus beau et plus grand que la possible somme de toutes ses « niaiseries ». Pourquoi je pense de la sorte ? Je suis un fan de la dignité humaine habité par la conviction de son existence. Oui, vaste, très vaste monde que cette dernière. Des décennies d'une vie sont parfois nécessaires pour la découvrir cette dignité qui, à mon humble avis, en arrache passablement sur notre planète en ce moment.
    Comment conclure moi qui n'ai ni les connaissances ni les compétences pour m'exprimer sur le fond du travail de messieurs Beaudet et Cameron ? Ces messieurs que je remercie en même temps que Le Devoir pour cet autre enrichissement de ma personne.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages

  • Cyril Dionne - Abonné 6 juin 2018 10 h 54

    Ne pas confondre l’isolationnisme avec le protectionnisme

    La première partie était crédible, mais la fin est peuplée de gratuités. Le « Make America First Again » n’est pas seulement du protectionnisme, mais surtout de l’isolationnisme. Ce que les Américains veulent, c’est de produire chez eux les produits qu’ils achètent et consomment. Ils ont les ressources naturelles et les ressources humaines pour le faire. En réduisant le fardeau fiscal des grandes entreprises américaines, ce que les Américains visent sont des investissements dans leur pays. Or, est-ce qu’il y a une meilleure méthode pour réduire les paradis fiscaux? Une économie des Américains, par les Américains et pour les Américains. Avec Trump, c'est fini l'empire américain qui se faisait la police de la planète.

    Pour commencer à régler les inégalités, la pauvreté systémique, la précarité et l’exclusion de populations entières, ceci passe par l’égalité des sexes, l’éducation pour tous et l’autonomisation des femmes. Pour cela, on devra faire fi des barrières religieuses et culturelles. Et c’est là le nœud du problème. Ces pays en voie de développement sont tous basés sur le patriarcat et cultivent les légendes des amis imaginaires. Sans un contrôle de leur population, ils sont condamnés à une pauvreté systémique intemporelle, surpopulation oblige.

    Le libre-échange est le mal du siècle non seulement pour les pays du nord, mais aussi pour les populations du sud. Le libre-échange est le néolibéralisme dans sa forme pure et dure. C’est maintenant terminé par l’ALENA, en tout les cas, pour les Américains. Et ne pas confondre SVP, l’isolationnisme avec le protectionnisme.