L’école comme rempart au tsunami numérique

Le virage numérique du ministre Sébastien Proulx, échelonné sur cinq ans, coûtera 1,3 milliard de dollars, soulignent les auteures.
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse Le virage numérique du ministre Sébastien Proulx, échelonné sur cinq ans, coûtera 1,3 milliard de dollars, soulignent les auteures.

Le ministre Sébastien Proulx dévoilait cette semaine son Plan d’action numérique en éducation versant 212 millions de dollars aux écoles, à dépenser immédiatement pour du matériel informatique (flotte d’appareils, imprimantes 3D, etc.) ou robotique. Ce virage numérique, échelonné sur cinq ans, coûtera 1,3 milliard de dollars. Dans l’immédiat, notre école doit dépenser une enveloppe d’environ 15 000 $ provenant de cette mesure. Non seulement les délais impartis nous paraissent précipités, ayant eu à peine deux semaines pour décider des achats qui seront effectués, mais nous doutons du bien-fondé de ce plan d’action.

Selon ce qui nous a été présenté, cette mesure viserait à contribuer à préparer les enfants et adolescents au monde de demain. Le monde actuel change à une vitesse folle, et ce, particulièrement en ce qui a trait à la technologie. Ce qui, d’une part, nous empêche d’analyser objectivement les conséquences de ces nouvelles technologies sur nos vies et, d’autre part, rend difficile l’anticipation des innovations à venir. Bien malin celui qui pourra prédire à quoi seront confrontées les prochaines générations. Plutôt que plonger la tête la première dans le numérique, ne serait-il pas pertinent de se questionner et de prendre un recul permettant une meilleure analyse de la situation ?

L’intégration des technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’école d’hier visait la démocratisation des savoir-faire informatiques. Aujourd’hui, non seulement l’accès aux différents appareils électroniques multifonctions est généralisé, mais leur maniement s’est de beaucoup simplifié, au point qu’ils peuvent être utilisés par des chimpanzés. Quant à la robotique, outre l’acquisition d’une forme de pensée séquentielle, la programmation de ces robots jouets ne consiste bien souvent qu’à glisser une suite d’instructions iconisées dans une fenêtre de tablette électronique.

Par ailleurs, les enfants et les adolescents passent un nombre toujours grandissant d’heures devant les écrans (en moyenne 7 heures 48 minutes pour les 10 ans et plus). Or, ceux qui y sont exposés plus de deux heures par jour courent maints risques : embonpoint, trouble du sommeil, hypertension, difficultés scolaires et cyberdépendance. Parallèlement, nos élèves sont de plus en plus nombreux à présenter des difficultés d’attention, des troubles anxieux, des troubles oppositionnels et des symptômes relevant du spectre de l’autisme. Plusieurs chercheurs commencent à établir des liens entre la croissance exponentielle des élèves HDAA dans les classes (près de 30 %) et la surexposition aux écrans.

Alors que nous grattons nos fonds de tiroir avec un budget famélique (environ 200 $ par année par classe, au primaire) pour l’achat de matériel afin de réaliser des activités pédagogiques (culinaires, agricoles, artistiques, etc.) qui éveillent l’esprit des élèves et les amènent concrètement à expérimenter des aspects fondamentaux de l’humanité, on nous oblige, sans consultation préalable, à dépenser des sommes importantes pour l’achat de robots-jouets ou autre fab lab… Dans un contexte où le temps-écran grignote et ampute le temps consacré à la socialisation, à la pratique d’un sport ou à la lecture dans la vie extrascolaire, l’école ne devrait-elle pas s’ériger en rempart contre ce tsunami numérique pour amener les élèves à appréhender tous les aspects de la vie et à développer leur esprit critique face au monde qui les attend ?

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