Le voile dans le nouvel ordre mondial

«Réduits à des enjeux électoraux, les musulmans, les immigrants, les réfugiés et les femmes voilées deviennent tantôt des nuisances, tantôt des votes opportuns. Or pendant que le voile déchaîne les passions, des coupes budgétaires récurrentes affaiblissent la qualité de l’éducation, le réseau de la santé et la culture.»
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Réduits à des enjeux électoraux, les musulmans, les immigrants, les réfugiés et les femmes voilées deviennent tantôt des nuisances, tantôt des votes opportuns. Or pendant que le voile déchaîne les passions, des coupes budgétaires récurrentes affaiblissent la qualité de l’éducation, le réseau de la santé et la culture.»

Lors de mes interventions dans le cadre du lancement de mon livre Femmes, Islam et Occident (Éditions de la Pleine Lune), la question du voile revenait comme un leitmotiv. Avant d’être une tenue vestimentaire, le voile est le drapeau du nouvel ennemi sur l’échiquier mondial. Après l’effondrement de l’Union soviétique, certains ont crié victoire ; avec l’avènement d’un libéralisme triomphant, ce serait la fin de l’Histoire. Mais, manque de chance pour l’humanité, ce dénouement heureux est entaché par l’apparition d’un ennemi planétaire. La menace communiste aurait cédé la place à la terreur islamiste. Hannah Arendt a raison de souligner que les régimes totalitaires fédèrent la masse autour d’un ennemi imaginaire. Parce qu’en réalité, le véritable ennemi, c’est le néolibéralisme sans frontières. Avec l’essoufflement des idéologies d’émancipation des peuples, le capital mondial ne cesse de tirer l’humanité dans une descente en spirale. D’une simple transaction électronique, des usines ferment ici et là, pendant que des emplois sont transférés d’ici à là-bas. Avide de cheap labor et de ressources rares, ce capital mine la planète et la démocratie.

Entre-temps, la guerre se joue sur nos écrans entre soi-disant démocraties occidentales et obscurantistes musulmans. Pourtant, le choeur des élites en tout genre chante l’hymne du nouvel ordre mondial d’une même voix sonore : « In the Dollar We Trust ». Il faut se rendre à l’évidence. Aussi oriental qu’occidental, ce capital insatiable gouverne le monde, avec la bénédiction des États, religieux et laïques pêle-mêle. L’on n’a qu’à penser aux alliances entre Donald Trump et les princes des pays du Golfe par exemple.

La religion est donc pour le peuple.

Du côté est, des tranchées hostiles, des décrets royaux condamnent toute dissidence à la peine capitale. Raïf Badawi écope de dix ans de prison et de 1000 misères. Encore un autre coupable d’une pensée libre dans le royaume de Dieu et des princes. Ailleurs, des foules, saisies d’hystérie collective, infligent des punitions aux femmes qui s’habillent comme bon leur semble. L’adolescente de Safi, au Maroc, a été lynchée par la masse. Son crime : le port d’un short ; quel outrage pour l’islam !

La religion est donc pour le peuple.

D’après Abderrahim Lamchichi, l’islamisme a été produit par les régimes arabo-musulmans, dans les années 1970, précisément dans le but d’éradiquer les idéologies d’émancipation des peuples. De plus, des États rétrogrades, tels l’Arabie saoudite et l’Iran, exportent leur modèle religio-politique vers d’autres pays de la région. Dès lors, sous les cieux peu cléments des monarques et des présidents à vie, ceux qui savent que la religion est l’opium du peuple vivent pour la plupart en liberté provisoire, et au seuil des barreaux et au bord des fosses.

Du côté ouest des tranchées hostiles, le voile est tantôt rangé dans le sac fourre-tout des pratiques barbares, tantôt hissé au sommet d’un libéralisme qui se veut avant-gardiste. Réduits à des enjeux électoraux, les musulmans, les immigrants, les réfugiés et les femmes voilées deviennent tantôt des nuisances, tantôt des votes opportuns. Or pendant que le voile déchaîne les passions, des coupes budgétaires récurrentes affaiblissent la qualité de l’éducation, le réseau de la santé et la culture. Parallèlement, le cri des Africains, des Irakiens, des Syriens et des Afghans meurt sans écho ni ricochet, dans un désert désolant ou au fin fond d’une Méditerranée de plus en plus meurtrière. Pourtant, à la marginalisation économique qui pousse les téméraires à chercher ailleurs une vie meilleure correspond un capital goulu qui ne connaît pas de frontières. À ces guerres qui font fuir des populations entières correspond une pléthore de complexes militaro-industriels prospères. Il n’y a aucune excuse à la violence, c’est clair. Toutefois, le terrorisme exprime trop souvent le désespoir des sans-voix face aux injustices sociales et internationales.

La religion est donc pour le peuple.

Le maintien de la paix sociale requiert la prohibition du port des signes religieux par les personnes exerçant une autorité coercitive, certes. Mais il est nécessaire d’agir sur les racines des extrémismes religieux. Indéniablement, imbus de leur pouvoir, les leaders musulmans en oublient le peuple. Cependant, on peut au moins faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils cessent de participer à la destruction des mouvements de démocratisation ailleurs. Parce que dans les coulisses de la scène internationale, cette participation est plurielle : vente d’armes, aides militaires, sous-traitance de la torture, vente d’infrastructures permettant la surveillance électronique des populations, agressions militaires, etc.

Peut-être qu’alors la religion deviendrait une spiritualité permettant à ses membres de contribuer à un monde meilleur. Débarrassés enfin des drapeaux et des guerres de tranchées, nos écrans ébahis transmettraient des débats rassembleurs, visant à éradiquer toute forme d’appropriation du corps des femmes, dont le voile, la marchandisation et les normes de beauté irréelles.

17 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 2 juin 2018 08 h 16

    Du déjà entendu ?

    "Peut-être qu’alors la religion deviendrait une spiritualité permettant à ses membres de contribuer à un monde meilleur." Amen !
    Il me semble avoir déjà entendu ça pas de fois ?

    Pierre Leyraud

  • Guy LeVasseur - Abonné 2 juin 2018 09 h 01

    Bel exercice de dispersion de la pensée !

    Bel exercice de dispersion tout azimuth de la pensée que votre prose !

    En bout de ligne à vouloir parler de tout à la fois et de tout dénoncer de manière aussi dispersée
    on fini par ne rien dire du tout.

    • André Joyal - Abonné 2 juin 2018 21 h 24

      Comme vous M.Levasseur j'espère pour les étudiants de cette chargée de cours que son enseignement est mieux structuré que ce texte que Le Devoir aurait mieux fait de refuser. Oui, une vraie dispesion touS azimuthS (toujours au pluriel, il ne peut y avoir qu'un seul azimut).

    • Robert Beauchemin - Abonné 3 juin 2018 04 h 01

      heureux de voir que je n'étais pas seul d'être totalement confus par cet énoncé qui tire dans toutes les directions...

  • Clermont Domingue - Abonné 2 juin 2018 09 h 21

    Merci.

    Merci pour votre grande lucidité. Peut-on continuer à espérer ou sommes-nous condamnés par notre égoiste nature?

  • Denis Blondin - Abonné 2 juin 2018 09 h 55

    Enfin, une vision plus globale de nos épouvantails!

    Merci pour cette réflexion très intéressante.

    Il est presque rafraîchissant de lire enfin une analyse que élargit le cadre des interprétations. Le fait de comparer la portée de nos interminables débats sur le voile avec notre laisser-faire en matière de gestion de la santé ou de l'éducation; le fait de replacer l'émergence de l'islamisme dans le contexte des guerres de mondialisation forcée; le fait d'énumérer dans une même phrase les formes d'appropriation du corps des femmes pratiquées ches les Autres et chez Nous.

    Dans ce dernier cas, je n'ajouterais qu'une simple nuance. C'est le fait que le voile, comme n'importe autre symbole, peut avoir de multiples significations et ces significations ne sont pas fixées dans le temps. S'il a été adopté et/ou imposé comme forme d'appropriation du corps des femmes, il peut aussi revêtir d'autres significations dans des contextes différents. Par exemple, il pourrait aussi être l'étendard d'une lutte de résistance aux dérives et aux dictats de la société capitaliste et matériste.

    • Yvan Rondeau - Abonné 4 juin 2018 00 h 11

      Arrêtez de vous inventer des significations au voile islamique, le seul but de n'importe lequel voile qu'une femme porterait beau temps, mauvais temps, ne peut qu'être la pudeur parce que, c'est bien connu (surtout ici en Occident), une belle chevelure, attire la concupiscense. Mais ce que je ne réussis pas à comprendre, c'est pourquoi les chevelures des femmes musulmanes attirent plus la concupiscense que celle des Occidentales au point qu'il faut la cacher et pourquoi les hommes musulmans viennent vivre en Occident et s'exposer ainsi à la tentation. Il y a là un non-sens.
      Yvan Rondeau

  • Bernard Terreault - Abonné 2 juin 2018 10 h 19

    convaincante dénonciation

    de l'hypocrisie