Comprendre le potentiel de la ruralité actuelle

Le village de Notre-Dame-des-Bois, en Estrie
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le village de Notre-Dame-des-Bois, en Estrie

Citoyens et citoyennes des villes du Québec, vous savez désormais que vous êtes « tous ruraux ». C’est ce que vous a appris Fred Pellerin, en ses mots poétiques, la semaine dernière lors de l’événement soulignant la relance du mouvement Solidarité rurale. Vous êtes ruraux parce que vous consommez les fraises de l’île d’Orléans, le maïs de Neuville, le fromage de Saint-Raymond, les crevettes de la Côte-Nord, les homards de la Gaspésie, les confitures de Sainte-Marcelline… ; aussi parce que vous fréquentez les auberges de Charlevoix, skiez sur les pentes du mont Sainte-Anne, chinez dans les boutiques d’antiquaires de Magog ; vous aimez la douceur des savons au lait de chèvre de Port-au-Persil, vous possédez un chalet à Val-David, vous vous pâmez devant les couchers de soleil de Trois-Pistoles.

Interdépendance ville-campagne

Demain, on peut imaginer que l’Union des municipalités du Québec, cette association qui réunit les villes de chez nous, créera un événement analogue sur le thème « Tous urbains ». Urbains parce que c’est dans les villes que ruraux et citadins vont au cégep et à l’université, fréquentent les centres commerciaux, les IKEA, Costco et autres, assistent à des concerts et à de grands événements sportifs, admirent les expositions des artistes de renom, baignent dans l’effervescence du monde des affaires, achètent leurs voitures et prennent l’avion pour le soleil des Antilles.

S’il y a une chose que l’espace que nous occupons nous enseigne, c’est l’interdépendance et la complémentarité ville-campagne. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a plus de distinction entre ces deux versants de notre société, que les deux mondes sont fondus l’un dans l’autre, ou que la ville est l’expression accomplie de la modernité alors que la campagne serait en attente d’urbanisation.

Une ruralité plurielle et moderne

N’en déplaise aux esprits nostalgiques, la ruralité d’aujourd’hui ne correspond plus à la campagne des années 1940 et 1950, agricole et homogène. La ruralité actuelle est plurielle, c’est-à-dire diversifiée dans ses composantes et sa dynamique ; elle aspire à une modernité pleinement assumée, mais dans un mode et des formes différents de ce que propose la grande ville.

Partout, la multifonctionnalité s’est imposée. Ainsi cohabitent l’agriculture, l’activité commerciale, les fonctions résidentielle, de villégiature, récréative, institutionnelle et de transformation. La ruralité d’aujourd’hui se définit moins par les activités qu’on y exerce que par la façon d’occuper (d’habiter) le territoire. Cette multifonctionnalité croissante des espaces ruraux pose le défi de la cohabitation harmonieuse entre les différentes fonctions et l’usage des sols.

Mutation économique et sociale

Plus d’un siècle après la révolution industrielle, la généralisation de l’automobile au début des années 1950 a fait reculer les frontières de la cité, ce qui a donné naissance aux banlieues. Depuis la fin des années 1980, du fait de progrès vertigineux, les technologies de l’information et des communications s’implantent dans tous les secteurs de l’économie et des relations sociales, générant une nouvelle révolution, dite numérique, aux conséquences tout aussi variées qu’imprévues. Parmi celles-ci, le rapport de l’activité économique, et conséquemment des travailleurs et des familles, avec le territoire. Plusieurs secteurs d’activités économiques se dématérialisent, chamboulant les logiques de localisation et les modèles traditionnels d’occupation de l’espace. Ces activités économiques dématérialisées, dont le nombre est en croissance, ne requièrent plus la concentration pour exercer et rentabiliser leurs opérations. Elles sont dites « foot loose » (sans attache territoriale). Théoriquement, elles peuvent s’établir n’importe où, mais pas à n’importe quelles conditions (infrastructures, services, main-d’oeuvre, formation, télétravail, coworking…)

Cette libération de la contrainte de la concentration pour de nombreuses entreprises, conjuguée à la quête d’une meilleure qualité de vie chez les travailleurs et les familles, crée les conditions d’un exode urbain vers les régions, leurs petites villes et petits villages. C’est une tendance de fond observée et analysée dans plusieurs pays, dont on reconnaît les avantages pour l’occupation du territoire et l’équilibre entre centre et périphérie.

L’attrait des régions, l’avenir des métropoles

La ruralité, c’est désormais la solution de rechange réaliste à la grande ville pour plusieurs entreprises et familles. Pour les élus et gestionnaires des métropoles, l’attractivité reconquise des régions signifie une diminution de la pression de la croissance économique et démographique sur l’aménagement du territoire, les services à offrir et la qualité de vie. Il devient désormais possible d’aborder plus sereinement la gestion des dysfonctionnements inhérents à l’urbanisation : congestion routière, pollution sous diverses formes, pauvreté, insécurité, coût de l’habitation et des espaces de travail, îlots de chaleur, etc.

Pour l’État, des actions sont à entreprendre afin que s’accomplisse cette révolution des territoires : doter les régions des infrastructures, équipements et services publics, dont Internet haute vitesse et la téléphonie mobile, pour accroître l’attractivité et la compétitivité économique des espaces habités hors des grands centres.

1 commentaire
  • Léonce Naud - Abonné 30 mai 2018 21 h 27

    Qui est la grosse tête qui a inventé le concept de « régions » ?

    Au Québec, avant la Révolution tranquille, personne ne se concevait comme « régional » Personne n’avait eu l’outrecuidance de s’imaginer au centre de quoi que ce soit. Les concepts de centres, de régions et de périphéries étaient encore absents des esprits. Il était normal de vivre soit en ville ou bien dans un village ou à la campagne. Nul n’en faisait tout un plat. C’est cette normalité d’habiter où que ce soit sur le territoire du Québec qu’il faudra bien retrouver un jour. Se pourrait-il que le concept de « régions » soit pernicieux dans son essence même ?
    Hergé, le célèbre auteur de Tintin, aurait pu ajouter une injure au répertoire du capitaine Haddock : « Espèce de périphérique ! »