Philip Roth, cet immense écrivain

Philip Roth n’a cessé de pourfendre les clichés et autres lieux communs de l’Amérique d’aujourd’hui.
Photo: Frederick M. Brown Getty Images Agence France-Presse Philip Roth n’a cessé de pourfendre les clichés et autres lieux communs de l’Amérique d’aujourd’hui.

En la personne de Philip Roth, les États-Unis viennent de perdre un de leurs plus grands écrivains. Comme tout romancier authentique, celui-ci s’est colleté tout au long de son oeuvre avec les idéologies de son temps, ces apparences tissées de mots qui constituent pourtant la trame du monde réel aux yeux de la majorité des gens. Il n’a ainsi cessé dans ses romans de pourfendre les clichés et autres lieux communs de l’Amérique d’aujourd’hui. Aussi y a-t-il quelque chose à la fois de triste et de terriblement réjouissant à le voir rattrapé dès le lendemain de sa mort par une marée d’accusations de misogynie, de narcissisme, voire d’antisémitisme. Preuve s’il en fallait que le règne du poncif est désormais triomphant et que ces lynchages symboliques organisés périodiquement sur ces réseaux dits sociaux rendent la littérature, la vraie, plus nécessaire que jamais. Si Philip Roth fut un écrivain « controversé », comme le susurrait le jour de sa mort la présentatrice du journal de Radio-Canada, c’est précisément parce qu’il aurait été indigne du grand romancier qu’il était de se contenter de gazouiller à l’unisson de ses contemporains.

Politiquement correct

Plutôt que de se complaire à un tel lynchage post mortem, il serait sans nul doute préférable de se replonger dans une oeuvre romanesque qui offre le meilleur antidote à la pensée placée sous cloche, et particulièrement dans l’un de ses derniers romans, La tache, où Roth s’attaque à ce politiquement correct (PC) qui, en 2000, s’imposait surtout dans les universités étatsuniennes, mais qui a depuis lors étendu son emprise sur l’ensemble des sociétés occidentales.

La tache raconte l’histoire d’un professeur de littérature et ancien doyen de sa faculté, Coleman Silk, qui est contraint de démissionner après qu’il a utilisé un terme à connotation raciste, « zombies », pour désigner deux étudiants absents à ses cours et qui se trouvent être des étudiants noirs. Il a beau protester qu’il a utilisé ce mot dans son sens premier, celui du dictionnaire, et qu’en outre il ignorait absolument que les deux étudiants visés par ses propos étaient noirs, rien n’y fait. Il est accusé d’être raciste, traîné dans la boue et il verra, non sans amertume, ses collègues, « [c]es gens instruits, ces gens qui avaient écrit des thèses, et qu’il avait engagés lui-même parce qu’il les croyait capables d’une pensée rationnelle et indépendante » se détourner de lui sans même prendre la peine « de soupeser les charges absurdes contre lui et d’en tirer les conclusions qui s’imposaient ». L’accusation de racisme, note le romancier, est en effet de celles que l’on transforme de nos jours en fétiche et devant laquelle chacun se prosterne en se laissant « gagner par le pathos », par la peur aussi, celle de « porter préjudice à son dossier et à sa promotion ultérieure » en étant associé à celui qui vient de se faire de la sorte stigmatiser.

On pourrait ne voir dans La tache, sur la foi de ce trop bref résumé de son intrigue, qu’une caricature, par ailleurs très réussie, de cette idéologie PC ; mais Philip Roth est un romancier trop habile et un observateur trop fin du monde contemporain pour se contenter d’une telle satire. Par-delà la mise en accusation de cette idéologie et de ces petites lâchetés qui sévissent dans le monde universitaire, le romancier cloue surtout au pilori cette conception préfabriquée du réel afin de montrer à quel point la complexité des êtres et des choses déborde de toutes parts les stéréotypes et clichés où on souhaiterait l’enfermer. Au contraire de l’idéologue, qui ne perçoit du réel que des linéaments, le romancier a en effet pour ambition de restituer la réalité et de dépeindre ses personnages dans toute leur étonnante et complexe vérité. C’est ainsi qu’il donne à ces derniers profondeur et humanité.

Au-delà des apparences

Dans le cours du roman de Roth, on apprend par exemple que Coleman Silk — lui, l’universitaire hautain autant qu’érudit — entretenait une liaison avec une ouvrière illettrée beaucoup plus jeune que lui. Une telle liaison constituera évidemment une nouvelle charge retenue contre celui à qui une lettre anonyme écrite par une de ses collègues reprochera d’exploiter « sexuellement » une « femme opprimée et illettrée » et « qui a la moitié de [son] âge ». Comme tout le reste, cette dénonciation n’est toutefois dans le roman qu’un ramassis supplémentaire de stéréotypes féministes et de clichés. Tous les hommes ne sont pas des abuseurs ni toutes les femmes des victimes. En vérité, c’est la femme en question, Faunia, qui refuse obstinément que leur liaison soit « autre chose » que sexuelle. De plus, comme le lecteur l’apprendra plus loin, elle n’est pas le moins du monde illettrée, cet illettrisme n’étant qu’un mensonge qu’elle a inventé pour qu’on lui fiche la paix.

Ce mensonge fait d’ailleurs écho à une autre supercherie, qui concerne cette fois Coleman Silk lui-même et que je tairai ici par égard pour le lecteur auquel ce modeste aperçu aurait pu donner le goût de lire ce chef-d’oeuvre de la littérature contemporaine. Je me contenterai donc, pour finir, de reprendre ces mots de Roth qui défendait l’idée que le romancier devait avant tout se pencher sur « la nature multiforme de la vie ». On aimerait que, plutôt que de se livrer à ces jugements à l’emporte-pièce que j’évoquais en commençant, le public fasse preuve à son égard d’autant de respect pour lui.

2 commentaires
  • Réjean Martin - Abonné 28 mai 2018 11 h 12

    vers l'incohérence...

    Le cours de la vie tend vers l'incohérence. PHILIP ROTH

  • Claude Bélanger - Abonné 29 mai 2018 21 h 14

    Roth a un bel humour.

    J'aime votre article. Roth a un bel humour, à la fois cynique et subtil. Dans ce genre il rejoint pour moi des auteurs comme Zola et Houellebecque. En lisant les descriptions que fait Roth du milieu universitaire, je me disais que ce gars-là s'était inspiré la faculté dans laquelle j'ai enseigné à l'Université Laval !