La croissance démographique constitue «l’éléphant dans la pièce»

Nous sommes émus par le sort des réfugiés et des migrants, mais l’idée de les recevoir chez nous ne passe pas facilement la rampe, souligne l'auteur. 
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Nous sommes émus par le sort des réfugiés et des migrants, mais l’idée de les recevoir chez nous ne passe pas facilement la rampe, souligne l'auteur. 

Joanne Liu, présidente de Médecins sans frontières, a utilisé l’expression « l’éléphant dans la pièce » récemment dans un point de presse couvert par Le Devoir, en faisant référence au défi des personnes en situation de déplacement forcé sur la planète. Avec cette image, elle soulignait, que, souvent, nous ne voyons pas les problèmes avant qu’il ne soit trop tard et que nous nous attaquons à de moindres maux sans voir les crises venir.

De fait, la récente crise humanitaire des réfugiés et des migrants, qui pourrait toucher deux millions de personnes, a réussi, d’une part, à déstabiliser toute l’Europe et, d’autre part, à déstabiliser d’une tout autre façon les États-Unis.

Liu parle de ses visites dans différents camps mis en place pour accueillir les réfugiés en dehors des territoires des pays riches, et insiste sur la présence de quelque 60 millions de personnes en déplacement forcé dans le monde à l’heure actuelle, selon certaines évaluations. Et cela ne tient pas compte du fait que de deux ou trois milliards de personnes sont confrontées à de grandes inégalités ; le rêve de partir pour un pays sûr, et riche, est bien vivant dans l’esprit de bien de ces personnes.

La crise des inégalités

Nous parlons régulièrement aussi de cette autre crise humanitaire, notant que des inégalités importantes existent entre les populations des pays riches et celles des pays pauvres, ainsi qu’à l’intérieur même des pays riches. Dans le premier cas, la crise est presque abstraite ; dans les pays riches, elle ne semble pas avoir de répercussions sur la vie en société. Dans ces pays, l’impératif est de poursuivre la croissance de la production. Depuis maintenant trois quarts de siècle, nous n’avons que cela au programme et depuis des siècles, nous composons avec la croissance de nos populations qui l’accompagne. C’est au point où il nous semble presque naturel qu’il en soit ainsi. Sauf que les choses changent.

Le vieillissement de la population et la recherche de nouveaux immigrants pour y remédier nous mettent devant une situation qui nous force à la réflexion. L’objectif est de recruter des travailleurs immigrants qualifiés pour pourvoir les postes disponibles. Dans un monde d’inégalités dominé par les pays riches, nous recherchons les éléments les mieux formés des populations des pays pauvres pour répondre à nos besoins ; le succès dans cet effort ne peut qu’aboutir à un affaiblissement des sociétés dans lesquelles nous aurons puisé les nouveaux immigrants.

La réflexion : notre modèle économique en cause

Finalement, nous sommes devant deux facettes d’un modèle économique dissimulées pendant de nombreuses années. La croissance économique dépend en grande partie de la croissance démographique, celle du bassin de travailleurs qui deviennent des consommateurs. Une autre facette du modèle est son recours aux ressources naturelles — sans parler des écosystèmes — inhérent à l’augmentation de la production et de la consommation. Pendant longtemps, depuis — on peut presque dire — la « découverte » de l’Amérique et de l’Afrique, le modèle a été approvisionné par ces nouveaux continents riches en ressources naturelles et dépourvus, pensions-nous, de populations autochtones qui les utilisaient. Le fait que les pays d’où sont tirées les ressources qui ont alimenté les économies des pays riches soient restés pauvres est à l’origine des inégalités actuelles.

Bref, nous sommes émus par le sort des réfugiés et des migrants qui traversent les frontières depuis quelques années maintenant, mais l’idée de les recevoir chez nous — dans nos sociétés développées — ne passe pas facilement la rampe, surtout lorsqu’il est question de reconnaître qu’un grand nombre de ces personnes déplacées le sont par la force. Nous sommes émus par les inégalités et par les images de la pauvreté qui sont transmises constamment par les médias, mais l’idée de faire des gestes afin de réduire les sources de ces inégalités et de cette pauvreté ne résiste pas à l’épreuve de la réalité puisqu’il s’agirait d’atteintes aux fondements de notre système économique et social. Au contraire, nous cherchons les moyens d’attirer chez nous les meilleures ressources humaines d’autres pays, question de compenser en partie la chute de la croissance démographique qui affecte nos sociétés.

Ce faisant, nous ne nous posons jamais la question suivante : quelle est la taille optimale de notre population ? L’impératif économique implique une croissance illimitée de la population et des capacités de production.

Les perturbations chez nous

Nous faisons face à des défis dans notre quotidien sans être véritablement préoccupés par les défis qui se cachent derrière eux. Nous ne voyons pas « l’éléphant dans la pièce », éléphant dont la grosseur est fonction de l’ampleur des perturbations sociales actuelles dans les pays pauvres, du nombre considérable de migrants potentiels ou de l’impact de nos politiques de sélection des travailleurs immigrants. La situation risque d’entraîner des perturbations sociales chez nous, à un point tel que les récents problèmes associés aux migrants et aux réfugiés, ou encore les pénuries de main-d’oeuvre, apparaîtront comme de la petite bière.

L’enjeu n’est pas de trouver des pays d’accueil pour ces personnes, mais d’intervenir en amont pour atténuer les inégalités mondiales qui expliquent, du moins, en bonne partie, les déplacements. Liu n’aborde pas cet enjeu de front, tellement il apparaît évident, peut-on présumer, tandis que les solutions, elles, sont difficiles à concevoir.

9 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 26 mai 2018 09 h 13

    Photo éloquente

    La photo en tête d'article est éloquente. Des migrants joliment habillés traînant des valises haut de gamme. Ce ne sont pas les masses misérables d'Afrique qui se pressent à la frontière, mais l'intelligentzia.

  • Raymond Labelle - Abonné 26 mai 2018 09 h 54

    Mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade.

    Un petit coup d'oeil et intervention sur la croissance de la population dans des pays autres que l'Occident, la Chine, le Japon ou d'autres. Ce n'est peut-être pas les pays à taux de natalité raisonnable qu'il faut culpabiliser pour la croissance de la population. S'ils accueillent des immigrants, ces derniers doivent bien venir de quelque part et s'ils n'émigraient pas, ils existeraient quand même.

    À noter que puisque les pays riches, par habitant, consomment plus de ressources, l'augmentation de la population de ceux-ci aggravent d'autant plus les troubles écologiques et de ressources. Bien entendu, il ne suffit pas d'y limiter l'immigration, aussi la consommation de ressources par habitant.

    Puisqu'on parle d'éléphant dans la pièce.

  • Raymond Labelle - Abonné 26 mai 2018 10 h 00

    Dilemmes

    Une immigration sélective de personnes soigneusement choisies en fonction de nos besoins comblerait de façon plus ciblée nos possibles lacunes démographiques mais... constitue un pillage des ressources humaines des pays d'origine de ces immigrants pour les plus instruits et les plus qualifiés.

    Une immigration insuffisamment sélective ne serait pas nécessairement apte à l'emploi et pourrait représenter un fardeau plutôt qu'une contribution pour le pays d'accueil.

    Bien entendu on parle ici d'immigration économique.

    Les réfugiés doivent être accueillis mais tous les migrants ne sont pas nécessairement des réfugiés. Les réfugiés sont généralement reconnaissants et veulent contribuer à aider leur pays d'accueil.

    Une proportion de migrants sont économiques et peuvent tenter de court-circuiter le processus de sélection des immigrants économiques du pays d'accueil.

    Autre considération: même pour les migrants économiques non-réfugiés ou faux-réfugiés, la situation peut vraiment ne pas être rigolote dans le pays d'origine.

  • Jean-François Trottier - Abonné 26 mai 2018 10 h 01

    Faut comparer et voir un peu

    Je ne suis pas contre l'apport de compétences ou même de main-d'oeuvre dans l'économie québécoise, en autant que l'on pallie aux problèmes sociaux liés au déracinement et à l'effet de l'inconnnu de toutes parts.

    Mais si le Québec accepte principalement des gens compếtents, qu'en est-il du pays qui les perd?
    Depuis des années les médecins nous bassinent avec leur chantage au départ vers le Canada ou les États-Unis.

    Si nous avons peur de perdre des compétences, qu'en est-il de pays moins organisés, sinon carrément pauvres ?

    Je n'au aucune solution, je ne cherche à vendre aucune salade. Je pose ces questions parce qu'elles sont inquiétantes.

    Doit-on voir les pays pauvres comme des réserves pour pallier à notre manque de productivité ?
    C'est je crois la vision de Justin, non? Du fait qu'il vit dans sa bulle "postnationale" hyper-individualiste, il pourrait très bien se foutre des autres communautés du village global, ce truc qui n'existe pas selon lui.
    Nous vivons maintenant, et justement, les conséquences du Libéralisme créé au 19ème, qui ne fonctionne que dans le monde imaginé par les conseillers de Victoria.

    De là à repousser quelqu'un, c'est non, évidemment On peut prendre pour acquis qu'une personne qui se présente ici l'a fait au prix d'arrachements difficiles à vivre. On n'immigre pas pour le plaisir mais par nécessité, en tout cas pour la plupart.

    Il y a un manque dans notre monde encore très colonialiste, où quelques compagnies et pays (la Chine pour la nommer) profitent des autres et les laissent dans la dèche et l'agitation politique. C'est bête et malheureusement réel.

    Le Canada et ses nombreuses compagnies minières est très mal placé pour faire la leçon à qui que ce soit. Nous contribuons chaque jour à l'afflux des immigrantsz en participant à créer des conditions inacceptables dans plusieurs pays.

    Et en effet je n'ai aucune solution. Sti.

  • Denis Blondin - Abonné 26 mai 2018 10 h 16

    Fatalités ou non?

    Bravo pour ce portrait lucide de la réalité actuelle!

    La croissance démographique n'est pas seulement un problème actuel, elle l'a été depuis au moins vingt mille ans. Pendant des milliers d'années, elle ne posait pas de problème insoluble puisque des peuples nomades pouvaient se déplacer dans de nouveaux territoires. C'est ce qui fait que même l'Arctique, l'Himalaya et bien des régions désertiques ont été occupés par des peuples qui étaient prêts à affronter des conditions de vie bien plus difficiles plutôt que de devoir entrer en guerre avec leurs voisins, nouveaux ou anciens.

    Ces humains vivant en petites sociétés ont aussi pratiqué un stricte contrôle des naissances, cette fois pour pouvoir maintenir leur incontournable nomadisme, en recourant à l'espacement des naissances, à l'avortement et même à l'infancide. Ils savaient très bien qu'on peut aussi s'astreindre à travailler bien plus fort pour prendre soin des plantes et des animaux comestibles, mais ils préféraient préserver la liberté plus grande de leur vie nomade ou semi-nomade, ainsi que le font encore un bon nombre d'humains ayant la chance de ne pas vivre dans des endroits riches en minéraux ou trop attrayants pour l'industrie touristique.

    Actuellement, nous vivons dans une époque où la population de notre espèce peut tripler au cours d'une vie humaine. C'est mon époque. Nous croyons pouvoir nous payer un tel luxe parce que nous croyons aussi que c'est un luxe payant. À preuve: la fulgurante croissance démographique du nombre de milliardaires. De quoi nous faire rêver que ce serait peu à peu le sort de l'humanité entièrere.

    L'un des fondements de notre inconscience me semble être le fait de considérer la croissance démographique comme un phénomène naturel plutôt que relevant des choix et des politiques de nature sociale. Ainsi on nous annonce que nous aurons X millions d'emplois à combler à telle date, en nous laissant conclure que, la revanche des berceaux canadiens-français n'étant plus un