Sur l’art de bien planifier un lockout

Le 11 mai dernier, des professeurs de l’UQTR manifestaient contre le lockout qui leur était imposé par la direction de l’université.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le 11 mai dernier, des professeurs de l’UQTR manifestaient contre le lockout qui leur était imposé par la direction de l’université.

Lettre adressée au recteur et aux membres de la direction de l’UQTR.

Depuis le 2 mai dernier, ma confiance en la direction de notre université a été fortement ébranlée. J’oserais même dire qu’en date d’aujourd’hui, elle est quasi inexistante. Devant un conflit d’une telle ampleur, il n’est pas anormal de remettre en question bien des a priori. Heureusement, la confiance peut se regagner avec le temps. Il faut alors s’y mettre tous ensemble. Toutefois, bien que je sois parfaitement disposé à envisager que la direction ait agi de bonne foi, avec les meilleures intentions du monde pour notre université, je doute aujourd’hui sérieusement de sa capacité à mener à bien la mission universitaire, du moins pour l’instant. Entre autres, pour ma part, tout semble indiquer que ce lockout a été mal planifié.

À maintes reprises, on nous a dit, dans les derniers jours, que le lockout était la seule solution au conflit. Une décision difficile à prendre, mais « courageuse ». Une solution que l’on a, de surcroît, qualifiée de « responsable », de planifiée et de bien réfléchie. Or, je me questionne particulièrement sur le caractère bien « planifié » et « réfléchi » de cette solution. À ce sujet, on a, à plusieurs occasions, mentionné que la direction avait anticipé les diverses conséquences fâcheuses de cette décision. Permettez-moi d’en douter. Je vous exprime mon doute sous la forme de trois questions qui me hantent depuis le début de cette crise. J’aimerais bien, si vous le voulez, des réponses à ces questions.

Première question. La direction avait-elle envisagé, en décrétant le lockout, que toute recherche impliquant des humains, des animaux et certaines matières dangereuses devait, de facto, être cessée ? En général, toute recherche de ce type nécessite une certification éthique, certification se trouvant toujours sous la responsabilité d’un professeur. En décrétant le lockout, relevant de facto ses professeurs de leurs fonctions, l’UQTR n’a-t-elle pas rendu caduc l’ensemble de ces certificats, nécessitant alors l’arrêt immédiat de toute recherche soumise à un processus éthique ? Ne pas cesser ces recherches n’aurait-il pas impliqué d’enfreindre les règles de base en matière d’éthique de la recherche (à ce sujet, voir la Politique des trois conseils, qui fait figure d’autorité en la matière au Canada). Alors, le cas échéant, pouvez-vous me confirmer que les étudiantes et étudiants, les assistantes et assistants et les professionnelles et professionnels de recherche ont reçu, dès le décret du lockout, des directives claires de l’Université les informant de cesser immédiatement toute activité de recherche nécessitant la supervision d’un professeur, en particulier toute collecte de données faites auprès de personnes ? J’ai cherché autant comme autant la réponse à cette question, mais n’en ai encore trouvé aucune. Il me semble que de ne pas l’avoir fait aurait représenté une faute grave sur le plan éthique.

Fonds de recherche

Deuxième question. Durant le lockout, des sommes ont continué à être prélevées sur nos fonds de recherche. Comment cela se justifie-t-il ? Depuis le 2 mai, les professeurs ne sont plus en fonction. Or, les professeurs ne sont-ils pas les seuls titulaires des fonds de recherche fédéraux et provinciaux, alors que le rôle de l’université est plutôt de veiller à ce que ses professeurs respectent les différentes règles en matière de gestion de fonds de recherche ? Elle n’aurait donc, le cas échéant, aucune légitimité de les dépenser à notre place. Pourtant, depuis 15 jours, des sommes continuent à être dépensées tous les jours. Il m’apparaît qu’il y a là une forme d’usurpation du titre de « titulaire de subvention ». Peut-être suis-je dans l’erreur. La question est pourtant fort pertinente. Encore une fois, je me demande donc quels sont les arguments démontrant que l’Université a agi correctement en dépensant des fonds alors que, de mon point de vue, elle n’en avait pas la légitimité. Une discussion avec les FRQ à ce sujet serait très pertinente.

Troisième question. En décrétant le lockout, l’UQTR a empêché les professeures et professeurs d’exercer leur rôle de superviseur auprès de nombreux étudiantes et étudiants en stage. Pour en minimiser les impacts, l’Université aurait pris en main ce rôle de superviseur. Comme vous le savez, la supervision des stages, à plusieurs égards, relève de l’acte réservé, et il faut donc être membre d’un ordre professionnel pour l’exercer. Je me demande alors si, en s’appropriant la supervision des stages des étudiantes et étudiants, l’Université n’était pas en train d’exercer illégalement certaines professions. Peut-on avoir la confirmation que des vérifications préalables ont bel et bien été faites auprès des différents ordres professionnels concernés, et qu’en matière de supervision de stages, nous n’étions pas, pendant la période couverte par le lockout, en présence d’un exercice illégal, par l’Université, de professions réservées ?

Une bonne façon de répondre à ces questions serait de nous faire part 1) des différents échanges entre la direction et les différents organismes ou structures concernés (ordres professionnels, organismes subventionnaires, comités éthiques), et 2) des divers procès-verbaux qui attesteraient de discussions réfléchies, argumentées, et de décisions pleinement éclairées.

En ce qui me concerne, avoir des réponses à ces questions sera fondamental dans le processus de rétablissement de ma confiance envers la direction, notamment en sa capacité à gérer un établissement d’une grande complexité comme l’est toute université. Ce lockout était-il vraiment si bien planifié ? La balle est dans votre camp. Vous tenez la clé.