La réforme de l'éducation est nécessaire pour les élèves en difficulté

Le nombre d’élèves qu’on croit porteurs d’une lacune individuelle qui serait la source de leur problème scolaire augmente avec les années, selon l'auteur.
Photo: Fred Tanneau Agence France-Presse Le nombre d’élèves qu’on croit porteurs d’une lacune individuelle qui serait la source de leur problème scolaire augmente avec les années, selon l'auteur.

Il y a un an, en juin 2017, le ministre de l’Éducation faisait paraître une ambitieuse Politique de la réussite éducative. Il avait séduit avec une vision à la fois globale et pragmatique : comment aider concrètement le plus grand nombre d’enfants ? Un pilier de cette politique était de démédicaliser le soutien aux élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation et d’apprentissage (EHDAA).

« Démédicaliser » signifie que l’aide à un élève en difficulté ne devrait pas attendre qu’on lui attribue un diagnostic (de dyslexie, de trouble d’attention, etc.) ou une étiquette particulière (« à risque », etc.). Cela implique de réviser le mode de financement pour réduire le temps passé à exiger, à attendre ou à valider des diagnostics avant d’obtenir de l’aide. Un an plus tard, où en est-on ? Et quel est l’enjeu, au fait ?

Le nombre d’élèves dits « EHDAA », c’est-à-dire qu’on croit porteurs d’une lacune individuelle qui serait la source de leur problème scolaire, augmente avec les années. De 100 000 en 1978, ce nombre est passé à 130 000 en 1995, puis à 200 000 en 2015 — soit de 9 % à 15 %, puis à 20 % de l’effectif scolaire. Une inflation impressionnante. Elle s’explique par l’usage de diagnostics plus ou moins élastiques qui s’intensifie depuis 20 ans. Vu les chiffres, on peut se demander si l’étiquette d’EHDAA n’est pas en train de s’appliquer à une part exagérée des échecs scolaires. L’excès de diagnostics nous fait-il oublier les causes collectives de la difficulté scolaire comme la pauvreté, l’origine ethnique, l’écrémage excessif des salles de classe ou les ratés de la pédagogie ?

L’inflation des étiquettes a des effets concrets sur notre façon d’aider les enfants — ou de ne pas les aider. Les écoles ont pris l’habitude de prioriser les élèves munis d’un diagnostic, au détriment des autres. Cela incite les parents à payer de fortes sommes pour un « papier » de psychologue ou d’orthophoniste en privé. Ce biais clinique mène aussi à concentrer les ressources dans des thérapies individuelles coûteuses, fournies à la pièce, axées sur une approche clinique plutôt que pédagogique. L’enfant (et sa famille) s’en trouve écartelé entre deux mondes, la classe et la clinique, qui se parlent peu. Enfin, l’évaluation diagnostique engloutit à elle seule une grande part du temps et de l’énergie disponibles. Combien d’orthophonistes scolaires gaspillent la moitié de leur année à remplir des grilles et des formulaires ?

Un biais clinique qui peut être nuisible

Utile à certains enfants, ce biais clinique devient nuisible lorsqu’on l’applique à tous. Plusieurs acteurs sérieux appellent à plus de retenue dans l’usage des diagnostics. En 2011, un jugement de la Cour supérieure critique la multiplication des diagnostics de dyslexie. En 2014, le comité Champoux-Lesage sur les commissions scolaires invite les ordres professionnels des médecins, des psychologues et des orthophonistes à mieux baliser le diagnostic. En 2016, le Conseil supérieur de l’éducation dénonce « la médicalisation des difficultés scolaires » et ses effets. En 2017, dans un geste courageux, l’Ordre professionnel des orthophonistes se déclare favorable à une approche « non catégorielle » qui privilégierait le soutien plutôt que l’étiquetage.

La Politique de la réussite de l’été 2017 tapait donc dans le mille. Dès l’automne, le ministre a posé deux gestes. D’une part, il a éliminé une étape administrative de validation des diagnostics, qui retardait le versement de certaines sommes aux écoles. Un geste mineur que le ministre a présenté comme le prélude à une « révolution » du financement, qui rendra l’aide indépendante du diagnostic. D’autre part, il a relancé les travaux visant à créer un ordre professionnel des orthopédagogues. Cet ordre rehausserait la formation des intervenantes scolaires et favoriserait des actions adaptées à l’école, plutôt qu’à la clinique.

Si elle s’avère, la réforme de l’aide aux élèves aura des effets positifs et concrets pour tout le monde. À court terme, elle accélérera l’aide et redirigera vers les services une partie des ressources actuellement consacrées au diagnostic. À long terme, elle aidera à soutenir tous les élèves, qu’ils soient diagnostiqués, défavorisés, déroutés ou simplement faibles à l’école. Des mesures novatrices à caractère préventif et collectif, comme l’entrée en classe d’une éducatrice spécialisée pour soutenir l’enseignante, seront plus faciles à implanter.

Silence inquiétant

Mais la réforme se réalisera-t-elle ? Depuis novembre, on en parle peu. Ce silence est inquiétant. Le chantier requiert de la volonté politique car il faut changer les règles écrites, mais aussi beaucoup d’habitudes et de mauvais plis. Des écoles, par exemple, exigent des parents qu’ils fournissent un diagnostic même dans les cas où cela n’est pas requis par les règles de financement. Dans les années 1980 et au début des années 2000, des réformes analogues à celle annoncée par le ministre ont avorté à cause du manque de détermination des décideurs.

À l’approche des élections, il serait donc approprié que le ministre Proulx confirme qu’il mettra bien en oeuvre les politiques qu’il a annoncées en matière d’aide aux élèves en difficulté. Ce serait cohérent : M. Proulx est devenu populaire en délaissant les « chicanes de structure » pour privilégier l’amélioration concrète des services. Assouplir et démédicaliser l’aide aux élèves en difficulté atteindrait cet objectif plus vite et plus sûrement que bien d’autres dossiers dont on parle présentement en éducation.

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