Démocratie sanitaire: le contre-exemple du Québec

À l’aube de la prochaine campagne électorale, est-ce que des partis politiques auront le courage et l’audace de remettre en question ce modèle de santé périmé et de proposer des solutions, s'interroge l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le devoir À l’aube de la prochaine campagne électorale, est-ce que des partis politiques auront le courage et l’audace de remettre en question ce modèle de santé périmé et de proposer des solutions, s'interroge l'auteur. 

Rémunération excessive des médecins, essoufflement des infirmières, attentes indues pour les consultations dans les urgences, distance avec les gestionnaires des établissements, centralisation excessive du système, lacune dans l’accès aux services en région, financement rachitique des fonctions préventions et promotion de la santé, places insuffisantes dans les CHSLD et quoi encore, l’actualité nous rappelle régulièrement ce qui ne fonctionne pas bien dans notre système de santé.

Tout aussi pertinentes que soient ces conséquences du modèle d’organisation du système de santé que l’on s’est donné au Québec, il ne faut pas perdre de vue qu’en amont, se trouve un problème fondamental : depuis des décennies, dans une logique de centralisation et de concentration aux mains du ministère, mais aussi du corps médical, on a réduit à peau de chagrin la participation des citoyens dans les instances du réseau public de la santé. Le message est clair, limpide : la voix citoyenne, on ne veut pas l’entendre ! La raison invoquée est archiconnue, éculée et méprisante : le système est trop complexe, le citoyen ne s’y retrouve pas, il ne peut comprendre donc ne peut trouver de bonnes solutions, par conséquent sa contribution n’est pas souhaitable.

De plus, même si au prix d’une mobilisation exceptionnelle de citoyens dans diverses régions du Québec, dans un souci légitime d’améliorer l’accès aux services de santé, des coopératives de santé ont vu le jour depuis 20 ans, ces organisations ne sont en rien reconnues dans les politiques publiques. Quelqu’un a vu quelque part le mot coop dans la stratégie du ministère de la Santé de déployer des super-cliniques partout sur le territoire ? Plus globalement, à quel endroit dans lesdites politiques publiques au Québec valorise-t-on la prise en charge d’activités de santé par des citoyens ?

Ces jours-ci, toujours dans la région de Québec, c’est la coop de santé de Sainte-Brigitte-de-Laval qui peine à faire reconnaître des dérogations du MSSS pour pouvoir attirer des médecins à défaut de devoir cesser ses activités. Dans quel but ? Améliorer l’accès aux services de santé à des citoyens.

Selon cette lecture, la force du modèle de santé québécois reposerait donc sur sa centralisation, la contribution remarquable, et dispendieuse, du corps médical, la constitution de mégastructures publiques (les CISSS et CIUSSS) qui fait perdre toute espèce de contrôle des milieux isolés sur les ressources en santé, par exemple, la Matapédia, le déploiement de super-cliniques appartenant à des médecins ou des pharmacies en sus d’innombrables cliniques de type walk-in propriétés de pharmacies, et un financement symbolique des fonctions préventions et promotion de la santé.

Ce modèle tient-il la route à l’égard des évidences scientifiques, du savoir ?

Portons notre regard outre-Atlantique, tout d’abord du côté de l’Angleterre. Cela ne manque pas d’intérêt : le Canada s’est inspiré du modèle anglais de financement public du système de santé pour implanter son propre système ! Une récente publication de Public Health England (2018), non pas un think tank de gauche, mais une composante du réseau public de santé, nous apprend des choses étonnantes :

« Les résultats de santé positifs peuvent seulement être réalisés en considérant les facteurs qui protègent et créent la santé et le bien-être de ceux-ci au niveau de la communauté […]

Impliquer et rendre autonome les communautés locales, et particulièrement les groupes désavantagés, est un point central pour les stratégies locales et nationales en Angleterre à la fois pour promouvoir la santé et le bien-être et réduire les inégalités. »

Par ailleurs, Santé 2020 est la politique-cadre européenne de la santé. Elle vise à soutenir les mesures pangouvernementales et pansociétales destinées à « améliorer de manière significative la santé et le bien-être des populations, réduire les inégalités de santé, renforcer la santé publique et mettre en place des systèmes de santé universels, équitables, durables, de qualité et axés sur la personne ». Ce cadre encourage une pleine reconnaissance de la contribution des citoyens et des organisations de la société civile dans le système de santé, que ce soit sur le plan de la participation aux instances de gouvernance ou encore, par l’offre de services de santé par des organisations de la société civile, la mobilisation citoyenne, etc. Directrice de la région Europe pour l’Organisation mondiale de la santé, Zsuzsanna Jakab signe la préface d’une récente publication (2017), Civil Society and Health. Contributions and potential. Le message est sans ambiguïté : « Nous savons que ce qui doit être changé est que les personnes ciblées doivent influencer et contrôler les divers déterminants de la santé et permettre aux personnes que leur voix soit entendue. »

Le verdict est sans appel : en matière de démocratie sanitaire, d’application du principe de subsidiarité, le Québec constitue un contre-exemple à ne pas suivre, un dernier de classe ! À l’aube de la prochaine campagne électorale, est-ce que des partis politiques auront le courage et l’audace de remettre en question ce modèle périmé et de proposer des solutions sérieuses et crédibles renouant avec une démocratie sanitaire digne de ce nom ? Le Québec est-il condamné à perpétuer un modèle de stricte dépendance à l’égard de la profession médicale et de l’industrie pharmaceutique en sus d’une hypercentralisation autoritaire sans sensibilité à la diversité du territoire québécois et surtout, imperméable à la voix citoyenne ?