La création d’Israël fut-elle une injustice?

Un officier israélien hisse le drapeau national pour la première fois, quelques jours après la proclamation de l'État d'Israël le 14 mai 1948.
Photo: Agence France-Presse Un officier israélien hisse le drapeau national pour la première fois, quelques jours après la proclamation de l'État d'Israël le 14 mai 1948.

On peut reprocher ce qu’on veut à Amir Khadir, reconnaissons-lui tout de même une qualité : il ne pratique pas la langue de bois. En 2011, il a publiquement remis en cause l’existence de l’État d’Israël. Cette fois-ci, à l’occasion du 70e anniversaire de l’État juif, il a affirmé que sa création fut une « grande injustice » ainsi qu’une « catastrophe ». Ce sentiment, qui est partagé par un grand nombre de personnes, explique sans doute l’hostilité extrême qui règne contre ce pays. En effet, contrairement à d’autres États qui commettent des actes répréhensibles, seul l’État d’Israël voit sa légitimité et son existence contestées, comme en témoigne la montée du mouvement de boycottage, désinvestissement, sanctions (BDS) à l’endroit de ce pays, mouvement qu’Amir Khadir appuie sans réserve. BDS réclame non pas la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël, mais bien le démantèlement de l’État hébreu — à travers le retour des réfugiés palestiniens de la guerre de 1947-1949 au sein de ses frontières, réduisant ainsi les Juifs au rang de minorité.

Mais revenons un instant sur les propos de Khadir. Est-ce vrai que la création d’Israël fut une injustice ? Ceux qui répondent oui font valoir que l’État juif fut créé sur une terre arabe, et qu’il était injuste de déposséder les Palestiniens pour donner une patrie aux Juifs. Ils ont tout à fait raison. Amir Khadir serait d’ailleurs surpris d’apprendre que les pères fondateurs de l’État d’Israël n’avaient aucune difficulté à reconnaître cela.

Cependant, ils faisaient valoir un élément essentiel qui semble échapper à Khadir. Le droit des peuples à l’autodétermination est universel, ce qui implique que les Juifs aussi y ont droit. Or, les Juifs se trouvaient dans une situation quasi unique. Ils étaient un peuple sans patrie. Seuls les Roms partagent encore ce sort peu enviable. Ainsi, pour exercer leur droit à l’autodétermination, les Juifs devaient nécessairement se doter d’une base territoriale. En toute logique, ils ont choisi la terre d’Israël/Palestine, qui est le berceau de leur identité.

On a souvent affirmé qu’en bons colonialistes, les sionistes (nationalistes juifs) sont restés aveugles devant la présence des Arabes sur ce territoire ; qu’ils le percevaient comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », pour reprendre l’expression d’Israël Zangwill. C’est inexact. En réalité, la plupart des sionistes étaient obsédés par la présence arabe, qui leur posait un réel dilemme moral au point où certains, tels que Judah Magnes, le fondateur de l’Université hébraïque de Jérusalem, abandonnèrent le rêve de créer un État juif.

Partition de la Palestine

Mais en règle générale, la plupart des sionistes ont répondu à ce dilemme non pas en enterrant l’idée d’un État juif, mais plutôt en concevant une théorie de la justice prônant la partition de la Palestine. Selon cette logique utilitariste, il est juste pour un peuple sans patrie de s’emparer d’une partie (seulement) du territoire d’un autre peuple. Il s’agirait d’une juste redistribution des richesses.

Ainsi, devant le comité anglo-américain de 1946, Haim Weizmann, qui devint plus tard le premier président de l’État d’Israël, affirma ceci : « […] Il n’y a pas de justice absolue dans ce monde. Ce que vous essayez d’accomplir, et que nous tentons tous de faire à notre petit niveau, n’est qu’une justice humaine approximative. Je pense que la décision que j’aimerais voir ce comité prendre, si j’ose dire, serait de trancher en faveur de la moindre injustice. »

Un an plus tard, aux Nations unies, David Ben Gurion, leader de l’agence juive et futur premier ministre d’Israël, tint des propos similaires : « La conscience de l’humanité doit bien peser ceci : où est la balance de la justice, où se trouve l’équilibre de la justice, où est le plus grand besoin, où est le plus grand péril, où est le moindre mal et où est la moindre injustice ? »

Bref, ils reconnaissaient tous deux que la création de l’État d’Israël engendrerait une injustice pour les Palestiniens. Cependant, ils affirmaient aussi que laisser les Juifs sans patrie constituerait une autre injustice tout aussi grave. Ils optèrent donc pour une solution mitoyenne, soit celle qui leur apparaissait être la moindre des injustices, en l’occurrence le partage du territoire — choix que les Nations unies ont retenu.

Les Arabes refusèrent dans un premier temps cette logique et décidèrent de partir en guerre afin de tuer dans l’oeuf l’État d’Israël. Plutôt que de défendre ses frontières, Israël en a profité pour agrandir son territoire et pousser à l’exode plus de 700 000 Palestiniens. Cela a sans doute retardé l’acceptation du partage du territoire par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui n’a appuyé le principe de deux États qu’en 1988. Reste maintenant à convaincre les extrémistes de la droite israélienne menée par Nétanyahou, ainsi que les factions radicales palestiniennes menées par le Hamas, qui s’entêtent à refuser tout compromis.

Pour conclure, la création d’Israël fut-elle une injustice pour les Palestiniens ? Sans doute. Mais empêcher la création de cet État aurait été tout aussi injuste pour les Juifs. C’est pour cela que les modérés, d’un côté comme de l’autre, acceptent de limiter leurs revendications à une partie seulement du territoire. Ils savent que toutes les solutions sont injustes et que dans un tel cas de figure, mieux vaut privilégier la moindre des injustices.

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