Deux lockouts, deux poids, deux mesures

Les professeurs de l’UQTR peuvent maintenant rentrer au travail au terme de quinze jours d’un conflit qui aura assez bénéficié d’une grande visibilité, souligne l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les professeurs de l’UQTR peuvent maintenant rentrer au travail au terme de quinze jours d’un conflit qui aura assez bénéficié d’une grande visibilité, souligne l'auteur.

On apprenait récemment la levée du lockout décrété le 1er mai dernier par la direction de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Les professeures et professeurs peuvent donc rentrer au travail au terme de quinze jours d’un conflit qui aura assez rapidement bénéficié d’une grande visibilité.

Éditorialistes, chroniqueurs et responsables politiques se sont en effet emparés de cet événement, généralement pour dénoncer l’amateurisme et le mépris ayant mené à la décision du rectorat, ainsi que ses conséquences pour la population étudiante et pour l’ensemble de la région. Dans une scène pour le moins inusitée, on aura même vu une ministre libérale applaudie sur une ligne de piquetage après qu’elle a publiquement retiré sa confiance aux dirigeants de l’UQTR responsables du lockout. L’issue de la négociation reste incertaine et la possibilité d’une loi spéciale imposant une convention collective continue de planer. Toutefois, force est de constater que le mouvement d’indignation et d’opposition au lockout a été assez efficace.

Pendant ce temps, à moins de 30 km du campus de l’UQTR, un autre lockout se poursuit. Celui-ci concerne les 1030 travailleuses et travailleurs de l’Aluminerie Bécancour inc. (ABI), propriété conjointe des deux géants de l’aluminium Alcoa et Rio Tinto. Alors qu’il touche plus du double de personnes que celui de l’UQTR, ce conflit dure depuis maintenant plus de quatre mois et ne bénéficie que de très peu de couverture médiatique au niveau national. Ici, pas de ministre sur les lignes de piquetage ni de débat en ondes dans les programmes de grande écoute. Certes, l’Assemblée nationale a adopté une motion unanime appelant les parties à reprendre la négociation et la ministre du Travail a bien obtenu de l’employeur un engagement à s’asseoir à la table. Avec quel effet ? ABI a mis un mois à réagir (contre quelques heures dans le cas de l’UQTR), pour finalement simplement durcir le ton en indiquant que même son offre rejetée précédemment par les syndiquées et syndiqués ne constituait plus une base de discussion. Alors que c’est la ministre de l’Enseignement supérieur qui s’est personnellement impliquée dans le conflit à l’UQTR, aucun signe à l’ABI de la ministre de l’Économie ou encore du ministre de l’Énergie. Pourtant, Hydro-Québec perd 600 000 $ par jour en raison du lockout (ABI n’a pas à honorer son entente avec le fournisseur d’électricité car le lockout est considéré comme un « cas de force majeure »).

Secteur public

Comment expliquer ce contraste ? Manifestement, en matière de lockout, il semble y avoir deux poids, deux mesures. On pourra certes arguer du fait que la position de l’UQTR dans le giron du secteur public rend l’intervention de la ministre de tutelle plus compréhensible. Pourtant, les universités québécoises, y compris celles du réseau de l’UQ, restent des établissements autonomes. Et c’est bien par les pressions politiques et non par un biais législatif ou réglementaire que la ministre a convaincu le recteur de revenir sur sa décision. On avancera également que les conséquences du lockout à l’UQTR allaient au-delà du groupe concerné et menaçaient le cheminement de nombreux étudiants. Mais que dire alors des répercussions de l’arrêt de travail forcé à l’ABI sur toute l’économie de la région et ses conséquences se chiffrant en millions de dollars perdus pour Hydro-Québec, propriété collective des Québécois ? On n’ose penser que c’est le statut et le capital social et politique des professeurs d’université qui auraient permis à leur conflit de bénéficier d’une meilleure visibilité.

Le lockout à l’UQTR n’est pas condamnable avant tout parce qu’il touchait une institution publique. Il est condamnable parce que, comme tout lockout, il est profondément injuste et illégitime. En mettant les professeurs en chômage forcé, le recteur n’a pas perdu un sou de sa rémunération. De la même façon, Alcoa et Rio Tinto continuent de fonctionner grâce à leurs autres établissements, alors que les 1030 salariés d’ABI n’ont d’autres ressources que la générosité des soutiens alimentant leur fonds de grève. Quel que soit le contexte, un lockout n’est jamais justifié. Son existence s’inscrit dans une égalité fictive entre travail et capital : si les uns ont droit à la grève, les autres ont droit au lockout. Or, dans un système capitaliste, cette égalité n’a jamais existé. En fait, le droit du travail est même censé corriger, au moins à la marge, cette inégalité systémique, en cherchant à protéger avant tout les travailleuses et les travailleurs. C’est pour cette raison que, dans plusieurs pays, le lockout est interdit. Il est peut-être temps que la société québécoise ait ce débat. À moins que l’on considère qu’entre un millier de travailleurs de Bécancour et deux multinationales subventionnées, il y a effectivement « égalité ».

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 18 mai 2018 08 h 45

    Multinationales intouchables ?

    Subventionés ,est-ce à dire qu'aidées par le gouvernement elles deviennent automatiquement
    aptes à expl oiter les travailleurs et s'enrichir avec les actionnaires .Ca frise l'indécence et ramène
    à presqu'à l'esclavage .Les citoyens payent de leurs taxes l'impunité de ces profiteurs dont la priorité
    est le plus gros profit possible.Et le bien commun et la solidarité .......Aberrant.