Comment sont fabriquées les conditions de travail des attrapeurs de poulets

Il faut permettre à ces travailleurs de gagner dignement leur vie sans compromettre leur santé et leur sécurité, souligne l'auteure. 
Photo: iStock Il faut permettre à ces travailleurs de gagner dignement leur vie sans compromettre leur santé et leur sécurité, souligne l'auteure. 

Le Devoir a publié récemment des articles sur les conditions difficiles d’attrapeurs de volailles, ces travailleurs envoyés de ferme en ferme pour vider les poulaillers et charger les volailles dans des cageots, afin qu’elles soient acheminées aux usines d’abattage. Ce travail dur, comportant des mouvements répétitifs, exercé le plus souvent de nuit, est faiblement rémunéré. Les attrapeurs sont parfois payés au forfait et parfois à l’heure, mais le temps de transport entre les fermes n’est pas toujours rémunéré. Il comporte en outre d’importants risques à la santé et à la sécurité, qui dépendent en partie de l’entretien des poulaillers, et en partie de la présence d’équipements sécuritaires, qui font souvent défaut.

Parce que ces conditions rendent difficile le recrutement de la main-d’oeuvre, les entreprises d’attrapage font appel au Programme fédéral des travailleurs étrangers temporaires (PTET). Au Québec, quelque 80 % des attrapeurs sont des travailleurs étrangers temporaires, surtout guatémaltèques. Or, les caractéristiques de ce programme les rendent vulnérables, principalement parce que leur permis de travail est restreint à un seul employeur. La crainte de rupture du lien d’emploi, qui signifierait le renvoi dans le pays d’origine, et celle de ne pas être rappelé l’année suivante expliquent leur faible propension à se plaindre en cas d’accident ou de non-respect de leurs droits.

Les conditions de travail des attrapeurs de volailles dépendent bien sûr des pratiques, parfois douteuses, et parfois exemplaires, de leur employeur juridique, la firme d’attrapage. Mais elles sont également façonnées par d’autres composantes de la chaîne de valeur, qui ont un impact direct ou indirect sur leurs conditions de travail, et le pouvoir de contribuer à les modifier. L’enjeu : permettre à ces travailleurs de gagner dignement leur vie sans compromettre leur santé, et éviter que les firmes respectueuses de leur bien-être perdent au jeu de la concurrence face à des rivales peu scrupuleuses.

Les firmes d’attrapage de volailles sont les sous-traitantes des entreprises d’abattage. Ces dernières établissent les horaires et les conditions d’attrapage, de même que la tarification. Elles réalisent des audits pour garantir le respect des règles, notamment de bien-être animal. En cas de non-respect, elles peuvent diminuer le volume d’attrapage ou mettre fin au contrat. On doit en conclure qu’elles ont, par ces mêmes moyens, le pouvoir de s’assurer que leurs sous-traitants respectent aussi les normes minimales de travail et de santé-sécurité des attrapeurs.

Il en va de même pour les clients finaux (les grandes chaînes de distribution alimentaire et de restauration rapide), qui dictent aux usines d’abattage, qui les répercutent en amont de la chaîne de valeur, des spécifications bien précises de poids, de qualité, de volume et de délais de livraison. Si les clients finaux ont le pouvoir d’imposer à leurs fournisseurs, sous peine de pénalités allant jusqu’à la perte du contrat, leurs exigences en matière de prix et de qualité du produit, pourquoi n’useraient-ils pas des mêmes moyens pour exiger la qualité des conditions de travail ?

Sécurité des attrapeurs

En évitant dans leurs poulaillers que les planchers soient glissants ou les toitures mal déneigées, les producteurs avicoles peuvent contribuer à la sécurité des attrapeurs. Qui, de l’État, des clients finaux, des firmes d’abattage, des regroupements de producteurs, s’assurera que les poulaillers sont entretenus de manière à préserver la sécurité et l’intégrité physique de tous ceux qui y travaillent ? Une grande entreprise a jusqu’ici agi en ce sens, en exigeant l’installation de balcons aux étages supérieurs des poulaillers, afin d’éviter les chutes.

Les organisations syndicales ont un rôle essentiel dans la syndicalisation de cette main-d’oeuvre, mais aussi pour soutenir par d’autres moyens des salariés vulnérables. Certaines ont investi en ce sens, en finançant des groupes communautaires dédiés à l’information et à la défense des travailleurs agricoles. Et que dire des consommateurs qui, par exemple dans le cas de Nike, ont obtenu des bonifications des conditions de travail dans d’autres chaînes de valeur ?

Finalement, il revient à l’État québécois d’assurer le respect des normes qu’il édicte et de rafraîchir un corpus législatif mal adapté à la production en filières ou en réseaux d’entreprises, où les activités sont réalisées dans le cadre de relations marchandes, entre entités distinctes qui se concurrencent pour l’obtention des contrats, ce qui conduit trop souvent à une détérioration des conditions de travail et à une dilution des responsabilités naguère dévolues à un employeur unique.

L’État fédéral, responsable du PTET, ne devrait pas être en reste. Il a certes annoncé son intention d’augmenter les inspections dans les firmes bénéficiaires du programme. Mais un fait demeure : une activité permanente (l’attrapage de poulets n’a rien de saisonnier) est réalisée par une main-d’oeuvre temporaire, dont une bonne partie revient d’année en année, mais à qui est déniée, sauf exception, la possibilité d’accéder à la résidence permanente au Canada. D’ici peu, des usines de la filière pourraient aussi recourir au PTET, comme c’est le cas dans d’autres productions. Est-ce vraiment là le modèle de développement que nous souhaitons ?