Le miracle du «Devoir» tient à ses abonnés

«Le Devoir» se base sur un modèle où la valeur de l’information provient du prix que les lecteurs sont prêts à payer pour soutenir le journalisme de qualité.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «Le Devoir» se base sur un modèle où la valeur de l’information provient du prix que les lecteurs sont prêts à payer pour soutenir le journalisme de qualité.

La transformation de La Presse en organisme à but non lucratif (OBNL) est symptomatique des difficultés rencontrées par les médias traditionnels à l’ère du numérique. L’époque où ils pouvaient se financer à même la publicité est révolue. Google et Facebook captent désormais 80 % des revenus de publicité numérique, et la tendance monopolistique ne fléchira pas.

Il n’y a pas lieu de se réjouir des difficultés financières de La Presse. Ce média et ses artisans contribuent à la pluralité et à la diversité des voix dans une société démocratique. L’annonce faite cette semaine par Power Corporation et la famille Desmarais démontre malheureusement que personne n’a encore trouvé le modèle d’affaires définitif qui permettra aux médias de se projeter dans l’avenir avec un relatif sentiment de quiétude. C’est un défi titanesque auquel se consacrent les éditeurs de presse. À ce chapitre, les artisans, les lecteurs et les donateurs qui soutiennent Le Devoir ne peuvent que constater le peu de réflexion, dans le débat public, sur le modèle d’affaires fondé sur l’abonnement.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le directeur du «Devoir», Brian Myles

Ce modèle a permis au Devoir de perdurer et de retrouver, en 2017, une situation financière saine en dépit de la crise des médias qui nous oblige à rester sur nos gardes et à ne rien tenir pour acquis. Le Devoir tire maintenant 70 % de ses revenus des abonnements (imprimé et numérique), et il compte faire passer ce taux à 80 % d’ici 2020.

Le Devoir a résisté à la diminution globale des revenus de publicité. Le miroir éclaté, une étude produite par le Forum des politiques publiques, indiquait que Le Devoir avait préservé, en 2016, 92 % de ses revenus totaux par rapport à 2011, contre 69 % dans le reste de l’industrie. De nombreux journaux de qualité, dont Le Monde et le New York Times, misent sur un modèle d’abonnements. Dans ce modèle, la valeur de l’information provient du prix que les lecteurs sont prêts à payer pour soutenir le journalisme de qualité.

Ce modèle ne conviendra pas à tous les médias, mais il sied parfaitement au Devoir, un quotidien qui existe d’abord et avant tout pour ses lecteurs, et ce, depuis 1910.

Les Amis du Devoir

D’ailleurs, la philanthropie a toujours fait partie de notre histoire, dès la création d’une première société des Amis du Devoir, en 1915. Dans leur incarnation moderne, Les Amis du Devoir (un OBNL à charte fédérale constitué en 2014) nous ont permis de faire de la philanthropie une source de revenus pérenne et de constituer une équipe dévouée à cette mission. La philanthropie n’est pas une panacée. Malgré le succès inespéré de notre campagne de soutien en 2017, qui nous a permis d’amasser plus de 600 000 $ auprès de quelque 2000 donateurs uniques, la philanthropie demeure une source de revenus complémentaire aux abonnements.

Le Devoir n’est pas un OBNL. C’est une entreprise à but lucratif qui bénéficie du soutien d’actionnaires patients tels que le Fonds de solidarité de la FTQ, le Mouvement Desjardins, Fondaction, le Syndicat de la rédaction du Devoir, les familles Véronneau, Sirois et Lamarre. Fait à souligner, le syndicat de la rédaction siège au conseil d’administration de l’entreprise, ce qui permet d’assurer une transparence et une adhésion des employés à nos projets.

L’indépendance du Devoir est totale. Le directeur, nommé par la Fiducie de Henri-Bourassa du 31 décembre 1928, conserve 51 % des votes au conseil d’administration du Devoir par le contrôle qu’il exerce sur le bloc d’actions de l’Imprimerie populaire ltée. Il nomme sept administrateurs sur quatorze, et le président est désigné par un vote majoritaire du conseil, sur recommandation du directeur. Les Amis du Devoir possèdent de leur côté leur propre conseil d’administration auquel siège aussi le directeur.

Cette structure a connu des modifications au gré des plans de relance et de recapitalisation, sans jamais sacrifier l’essentiel. Le Devoir reste farouchement indépendant.

Ottawa doit agir

Le Devoir suit de très près la réflexion entreprise à Ottawa afin de soutenir le virage numérique des entreprises de presse et de rendre les dons aux médias déductibles d’impôt.

Cet éveil tardif est le bienvenu. Dans son dernier budget, le gouvernement du Québec a réservé 65 millions, dans les cinq prochaines années, afin d’instaurer un crédit d’impôt remboursable de 35 % visant à appuyer la transformation numérique des entreprises de presse. Ce programme est réfléchi à plus d’un égard : l’État reste à distance des salles de rédaction dans la mesure où les dépenses en journalisme ne sont pas admissibles au crédit d’impôt ; l’aide fiscale est d’une durée transitoire de cinq ans ; les mesures bénéficient à l’ensemble de l’industrie et elles encouragent la prise de risque et l’innovation dans le développement numérique. Ottawa pourrait apporter sa contribution et bonifier ce crédit d’impôt en utilisant les mêmes critères que Québec et en s’assurant d’élaborer des politiques équitables pour l’ensemble des éditeurs.

Rendre les dons aux médias déductibles d’impôt est également une avenue intéressante. Si Ottawa décide d’aller de l’avant, il devra accorder aux Amis du Devoir, un OBNL, le statut d’organisme de bienfaisance qualifié pour remettre des reçus d’impôt à ses donateurs. Par sa structure, son utilité sociale et son modèle, Le Devoir serait ainsi en mesure de rehausser ses efforts de philanthropie. Cette mesure aurait également l’avantage, pour les gouvernements, de placer entre les mains des citoyens la décision de soutenir le journalisme.

10 commentaires
  • Gilles Quintal - Abonné 12 mai 2018 05 h 23

    Rendre les dons aux médias déductibles d’impôt est également une avenue intéressante.

    Votre dernier paragraphe, monsieur le Directeur, identifie une solution pérenne aux entrées de fonds provenant de vos lecteurs et lectrices : "Si Ottawa décide d’aller de l’avant, il devra accorder aux Amis du Devoir, un OBNL, le statut d’organisme de bienfaisance qualifié pour remettre des reçus d’impôt à ses donateurs." Croisons-nous les doigts ou agissons-nous pour faire pression auprès des instances fédérales?

  • Raynald Collard - Abonné 12 mai 2018 06 h 58

    Une bonne formule

    Je suis un abonné inconditionnel du Devoir, un modèle dans son domaine.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 mai 2018 10 h 44

      Félicitations au directeur, Brian Myles et aux journalistes du Devoir, le seul journal indépendant au Québec et un modèle de journalisme de qualité. Je salue l'intégrité et l'engagement social de ses journalistes, un objectif primordial pour le bien commun et j'espère qu'ils vont continuer d'organiser «les rencontres du Devoir de débattre,» un outil essentiel pour un engagement citoyen dans les débats publics.
      Moi, aussi, je suis une abonnée fière et inconditionnelle de mon Devoir. Longue vie au journal le Devoir.

  • Lina Trudel - Abonnée 12 mai 2018 09 h 51

    Concilier modèle d'affaire et intérêt

    Voilà, tel qu'exposé, un modèle d'affaire cohérent et transparent qui assure au journal une réelle indépendance et pérennité. Ce texte apporte du même coup un éclairage intéressant sur le projet OBNL-La Presse. Dans sa forme actuelle, ce projet n'offre, selon moi, aucune garantie quant à son indépendance et sa viabilité.

    À l'instar du journal le Guardian, qui a réaffirmé récemment, dans un texte puissant, le socle de ses valeurs, je souhaiterais que le directeur du Devoir nous fasse part des grandes orientations et principes qui guident actuellement la pratique journaliste du média. J'ai l'impression qu'il a pris, depuis quelques temps, un certain virage économiciste.
    «Notre conviction morale, illustrée par Taylor et codifiée par Scott, repose sur la foi que les gens aspirent à comprendre le monde dans lequel ils se trouvent et à en créer un meilleur. Nous croyons en la valeur de la sphère publique; qu'il y a une chose comme l'intérêt public et le bien commun; que nous avons tous la même valeur; que le monde soit libre et juste.» ( Une mission pour le journalisme en temps de crise. Katharine Viner, rédactrice en chef de Guardian)

  • Michel Héroux - Abonné 12 mai 2018 10 h 09

    Modèle transférable ?

    C'est vrai que Le Devoir possède une personnalité et une indépendance distinctives. Son modèle d'affaires est également unique et jusqu'ici, il a duré. Est-ce que ce modèle peut être copié par d'autres journaux d'ici ? Personnellement, et je le regrette, j'en doute. Le modèle du Devoir a eu 100 ans pour se peaufiner et il a réussi non sans beaucoup de crises et de menaces. Mais il dure, et c'est déjà remarquable.

  • Lina Trudel - Abonnée 12 mai 2018 12 h 00

    Concilier modèle d'affaire et intérêt général

    (Petites corrections apportées à mon texte)

    Voilà, tel qu'exposé, un modèle d'affaire cohérent et transparent qui assure au journal une réelle indépendance et pérennité. Ce texte apporte du même coup un éclairage intéressant sur le projet OBNL-La Presse. Dans sa forme actuelle, ce projet n'offre, selon moi, aucune garantie quant à son indépendance et sa viabilité.

    À l'instar du journal le Guardian, qui a réaffirmé récemment, dans un texte puissant, le socle de ses valeurs, je souhaiterais que le directeur du Devoir nous fasse part des grandes orientations et principes qui guident actuellement la pratique journalistique du média. J'ai l'impression qu'il a pris, depuis quelques temps, un certain virage économiciste.
    «Notre conviction morale, illustrée par Taylor et codifiée par Scott, repose sur la foi que les gens aspirent à comprendre le monde dans lequel ils se trouvent et à en créer un meilleur. Nous croyons en la valeur de la sphère publique; qu'il y a une chose comme l'intérêt public et le bien commun; que nous avons tous la même valeur; que le monde soit libre et juste.» ( Une mission pour le journalisme en temps de crise. Katharine Viner, rédactrice en chef de Guardian)