À la recherche d’un nouveau modèle économique pour les médias

Les gouvernements font preuve de laxisme sur la  taxation des GAFA, dont les revenus pourraient servir à soutenir les médias, estime l'auteur. Sur la photo, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Les gouvernements font preuve de laxisme sur la  taxation des GAFA, dont les revenus pourraient servir à soutenir les médias, estime l'auteur. Sur la photo, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly.

Dans une entrevue au Devoir, le 3 mai dernier (« La logique infernale de l’information gratuite »), Edwy Plenel, président de Mediapart, mentionnait : « Je crois vraiment que c’est le chemin pour défendre la qualité de l’information, l’indépendance de l’information dans le monde de la révolution numérique. Et la survie passe par le public, cette notion essentielle qui est l’inverse de la foule, de la masse, de l’audience. […] »

Voilà des mots qui devraient éclairer notre réflexion dans la foulée de la décision de transformer La Presse d’une entreprise fondée sur la recherche du profit en une organisation à but non lucratif (OBNL).

Sur le plan économique, un modèle d’affaires viable pour les médias reste encore à trouver. Quand on fait un bref tour d’horizon, on voit que les grandes organisations avancent encore à tâtons dans leur quête d’une formule qui leur permettrait de sauver les meubles face au tarissement des sources de revenus publicitaires, lesquels sont en très grande partie siphonnés par Facebook et Google. Quelques constats personnels.

Le statu quo est intenable. Il est intéressant d’observer que, si les grands groupes californiens accaparent la plus grande part du gâteau dans l’industrie des médias, la nature oligopolistique et diablement efficace de ces industries dans le micro-ciblage algorithmique pour la publicité ne laisse que des miettes à ceux qui restent. En ce moment, c’est le modèle du « mur payant » qui semble dominer comme bouée de sauvetage.

Pour ma part, je pense que le seul modèle viable est un modèle où l’abonnement payant doit garantir l’indépendance du travail des journalistes. Cela implique qu’un modèle fondé sur une OBNL et la philanthropie (même soutenue par des crédits d’impôt) a ses limites à moyen et long terme. Pourquoi ?

Selon Imagine Canada, l’industrie du don est en perte de vitesse au Canada. En 2005, 25,1 % des Canadiens réclamaient une déduction fiscale pour des dons. Ce chiffre est tombé à 20,9 % en 2016.

Les donateurs « naturels », c’est-à-dire les personnes plus âgées, vont devenir de moins en moins nombreux, et ce, pour des raisons purement démographiques. Il n’est pas du tout certain que les jeunes vont prendre leur place.

L’abandon des jeunes

Les jeunes lisent peu les journaux. En 2016, Pew Research mentionnait que seulement 5 % des jeunes de 18 à 29 ans lisaient un journal par rapport à 48 % des 65 ans et plus. Selon Peiser (2000), les jeunes sont responsables à plus de 50 % de la baisse du lectorat. Il soulève également le problème du remplacement des cohortes.

Tous les médias qui semblent tirer leur épingle du jeu sous le modèle de l’OBNL aux États-Unis sont soit des journaux de niche, soit des journaux locaux.

En économie, on dit souvent que plus un produit se différencie du produit du concurrent, plus il a de chances de trouver sa niche et de se vendre. Cela avantage donc les journaux qui se sont fait un créneau et désavantage les médias de masse.

Un soutien du gouvernement pourrait être justifié, mais seulement s’il se fait sans discrimination et, donc, sans privilégier des organisations particulières.

Idéalement, le gouvernement taxerait Facebook et Google (qui utilise le contenu gratuitement produit par les médias traditionnels) et verserait le produit de ces redevances dans un fonds des médias. Mais si on se fie au dossier de la taxe Netflix et à la quasi-paralysie des décisions concrètes sur le plan de l’évasion fiscale, il y a loin de la coupe aux lèvres.

J’aimerais conclure par un paradoxe sur le plan de la politique fiscale : il est tout de même ironique que nos gouvernements fassent preuve d’autant de laxisme sur le plan de la taxation des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et se privent donc de revenus fiscaux qui pourraient servir à soutenir les médias. Pourtant, on sait que des médias en santé, ce sont des médias qui ont assez de ressources financières pour bien faire leur travail et où prévaut une diversité des idées et des orientations. C’est un des piliers de la démocratie.

Alors, faut-il soutenir les médias ? Indéniablement. Est-il encore possible de sauver les médias de façon durable ? Oui, si l’on agit rapidement et si l’on mise sur un modèle d’affaires qui privilégie la diversification des sources de revenus, qui passerait obligatoirement par les abonnements payants. En somme, un modèle d’affaires qui représenterait une solution mitoyenne entre un organisme de bienfaisance et une entreprise privée qui compte en partie sur ses revenus autonomes pour assurer sa pérennité.

3 commentaires
  • Christian Beaudet - Abonné 11 mai 2018 10 h 01

    Publicité: où va l'argent?

    J'aimerais savoir qui paie à qui pour placer une publicité qui retarde l'affichage d'un article lorsque je lis Le Devoir en ligne?

  • François Beaulé - Inscrit 11 mai 2018 11 h 06

    Soyons plus radicaux

    Les problèmes actuels des journaux, et donc du journalisme, sont causés par un déplacement des revenus publicitaires. Il faut donc questionner la place de la publicité et mieux distinguer celle-ci de l'information. Nous sommes habitués à la présence de la publicité dans les médias, journaux, radio et télévision, depuis longtemps. Nous l'avons toujours toléré parce qu'elle donnait une apparence de gratuité à la radio et à la télé et que le financement des journaux par la publicité réduisait le prix des abonnements ou du numéro. Or c'est cette légitimité qu'il faut remettre en question quand les producteurs d'information, les journalistes et les journaux, sont menacés.

    Il importe donc de distinguer les valeurs respectives de l'information et de la publicité. L'information objective est essentielle dans une démocratie alors que la valeur de la publicité est beaucoup moindre. La publicité est utile pour faire connaître un nouveau produit ou une nouvelle entreprise. Elle est par contre néfaste quand elle incite la surconsommation et crée de faux besoins. Ce qu'elle a beaucoup fait depuis plusieurs décennies. La publicité a joué un rôle important dans le développement d'un mode de vie toxique pour l'environnement naturel.

    Avec ses petites qualités et ses grands défauts, la publicité a donné une impression de gratuité ou de moindre coût à l'information. Mais rien n'est vraiment gratuit en ce bas monde. Le coût de la publicité est inclus dans le prix des biens et des services annoncés. Alors que le financement des médias par la publicité lui permet de s'imposer à nous, bien que ce soit le contenu des émissions et des articles qui intéresse les auditeurs, spectateurs et lecteurs.

  • François Beaulé - Inscrit 11 mai 2018 11 h 06

    Soyons plus radicaux (suite)


    Il faut donc séparer la publicité des médias, ne plus permettre le financement des médias par la pub. L'accès à la pub devrait être entièrement libre et se faire directement par internet ou par la poste. Ainsi les médias seraient libérés de la publicité. Les budgets de la publicité chuteraient radicalement. La chute des prix des biens et des services qui en résulterait laisserait la place à une légère augmentation de la TPS. Ce qui permettrait de constituer un fonds qui financerait les médias en partie. Le reste du financement se ferait par les abonnements et par la vente au numéro.

    La vraie cause des dangers qui planent sur l'information n'est pas les GAFA mais plutôt notre aliénation devant la puissance de la publicité.