Lionel Groulx au-delà de la caricature

Le chanoine dans son bureau de Paris en 1922
Photo: Wikicommons Le chanoine dans son bureau de Paris en 1922

Dans Le Devoir d’histoire du 5 mai dernier, Luc Chartrand prétend dresser l’un contre l’autre, dans un collage de clichés et d’amalgames, le frère Marie-Victorin et Lionel Groulx. Ces deux contemporains seraient emblématiques de deux courants de pensée contemporains, l’un « mondialiste », l’autre « identitaire », malgré leur nationalisme commun.

De tels exercices de catégorisation permettent rarement une analyse et une compréhension fine du passé. Aussi, la présentation de la pensée de Groulx verse vite dans la caricature et les fausses représentations.

Groulx et Marie-Victorin ont collaboré à L’Action française et participé tous deux d’un mouvement qui hissa l’Université de Montréal vers l’excellence en recherche, et lancèrent respectivement l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF) et l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS). Ils partageaient le désir d’encourager l’émancipation de leurs compatriotes et leur décolonisation.

Quant à la question de l’antisémitisme, Luc Chartrand s’appuie sur l’étude discréditée d’Esther Delisle. Groulx ne s’est pas départi des travers de son époque, où une méfiance envers le judaïsme était largement répandue. Mais il rejetait l’antisémitisme et le racisme, qu’il considérait comme contraires au christianisme : « L’antisémitisme non seulement n’est pas une solution chrétienne ; c’est une solution négative et niaise », écrivit-il dans les années 1930. Il ajoutait : « Dans le désarroi où nous sommes, les uns partent en guerre contre les Juifs, d’autres contre les Anglais. Fausses pistes […] notre mal n’est pas en dehors de nous, il est en nous. » Alors pourquoi cherche-t-on toujours à faire de Groulx un de ses grands promoteurs dans l’entre-deux-guerres et à le singulariser à cet égard ?

On avance souvent, en se basant sur son recueil Notre maître le passé, que Groulx était passéiste. Autre cliché. En faisant ainsi référence au passé, Groulx renvoie à l’une des bases de l’histoire : l’histoire d’une collectivité aide à comprendre son présent. Il y ajoutait une conviction propre à son « petit peuple » : son riche passé lui permettait d’envisager un avenir prometteur, à condition de ne pas baisser les bras ni de céder aux pressions assimilatrices du Canada et du continent. « Ils gardent l’avenir, ceux qui gardent l’histoire », écrit-il dans un poème qui se voulait un message d’espoir.

Mais n’était-ce point un intellectuel traditionaliste ? Groulx valorisait la transmission d’une tradition nationale, autrement dit d’une culture nationale. Il a toujours été convaincu qu’il fallait moderniser les traditions, faute de quoi, elles seraient vite balayées par l’histoire.

Groulx n’était pas en quête d’une reproduction du passé, mais d’une émancipation de la nation. Oui, il souhaitait que la nation renforce ce qu’elle avait de particulier, son caractère canadien-français et catholique, face aux pressions uniformisatrices anglo-saxonnes du Dominion et du continent. Mais il se souciait avant tout des façons de dépasser la survivance pour enfin vivre pleinement comme nation épanouie, participant au concert des nations.

L’ouvrage collectif dirigé par Groulx Notre avenir politique fut parmi ses livres les plus influents. Son objet était d’examiner toutes les facettes du problème de l’indépendance du Québec (« l’État français ») et comment la faire advenir dans un futur lointain ou proche, selon les circonstances de la politique internationale (la fin des empires coloniaux). Il fallait rendre l’indépendance plus aisée à réaliser par l’adoption d’une politique nationale à Québec, par l’intervention de l’État, que nécessitaient le nationalisme économique et le développement de la culture et de l’éducation, afin de redonner aux Canadiens français confiance en leur avenir.

Groulx y réfute les arguments usuels contre l’indépendance. L’intention des indépendantistes n’était d’isoler la nation, explique-t-il : la chose étant impossible (« Il n’est au pouvoir d’aucun peuple de s’isoler »), mais aussi indésirable, expliquait-il encore en 1936 : « Se refuser à d’autres formes de beauté, de richesses intellectuelles que nationales […], ce serait s’étioler comme la plante qui épuise son terroir, sans jamais se renouveler. »

Ce nationalisme réformateur inspira des partis modernisateurs : l’Action libérale nationale (1934) et le Bloc populaire (1943), dont les dirigeants étaient proches de L’Action nationale. […] On l’oublie trop souvent, la Révolution tranquille n’est pas qu’un moment de déchristianisation dans l’histoire du Québec, mais aussi un moment d’affirmation nationale. Si Groulx déplorait la première, il se félicitait de voir enfin se réaliser la seconde. C’est pourquoi André Laurendeau, observateur privilégié de la période, écrivit en 1967 : « […] la Révolution tranquille, ç’a été, pour une large part, l’irruption dans le réel de pensées qu’il entretenait et qu’il claironnait depuis plus d’un tiers de siècle. »

Avant la réforme de l’éducation, les débuts de la Révolution tranquille enchantèrent Groulx qui se pinçait de voir le gouvernement de Jean Lesage reprendre des termes comme « État du Québec » et des propositions comme la nationalisation […]. C’est que l’auteur du programme du Parti libéral, Georges-Émile Lapalme, s’était inspiré directement de Notre avenir politique, comme il l’explique dans ses mémoires.

En somme, pour mieux comprendre une oeuvre comme celle de Groulx, mais aussi l’évolution du Québec au XXe siècle, il convient d’éviter les caricatures et les oppositions trop binaires.

7 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 mai 2018 08 h 27

    Texte remarquable. M. Courtois à une profonde connaissance de son sujet.

    Luc Chartrand est ce journaliste qui avait été choisi par Radio-Canada pour accompagner des soldats états-uniens lors de la guerre d'Irak en 2003. Dans son premier reportage, avant de monter dans un tank dans le désert, il fait un petit discours devant une vingtaine de soldats et le tout se termine par un cri de ralliement. Pitoyable!

    Je me souviens aussi de son reportage sur le chroniqueur du «Devoir», Christian Rioux, à Paris, dans lequel il a cherché à le faire mal paraître et à le faire passer pour un islamophobe.

    Tout cela pour dire qu'il ne fallait pas s'attendre à grand chose de son texte du 5 mai. M. Courtois, dans un petit chef-d'oeuvre de réplique, l'a remis à sa place.

  • Michel Lebel - Abonné 10 mai 2018 09 h 01

    L'Histoire...

    Ah! L'Histoire, toujours remplie d'interprétations diverses, mais servant toujours le présent. C'est ainsi. Quant à moi, j'ai toujours identifié Lionel Groulx au conservatisme de Duplessis, qui n'a jamais été ma ''tasse de thé''. Oui! L'Histoire sera toujours remplie de ''petites histoires'' contrariées...

    M.L.

  • Jacques Patenaude - Abonné 10 mai 2018 09 h 53

    Un grand oublié dont on efface trop facilement le mémoire

    La révolution tranquille a quant à moi été principalement influencée par Georges-Henri Lévesque, véritable fondateur de l'étude des sciences humaines au Québec. Il a inspiré et formé la plupart des grands acteurs de la révolution tranquille de René Lévesque à jean Garon. Opposant de Duplessis on efface actuellement sa mémoire. Son rôle fut plus fondamental dans la transformation du Québec. Groulx au moment de la révolution tranquille était considéré comme un acteur ayant eu une influence au début du 20ième siècle et plutôt associé au duplessisme par sa défense absolue de la foi et de la tradition. Les artisans de la révolution tranquille s'inspiraient principalement de G-H Lévesque personnage central de la modernité au Québec

  • Paul Gagnon - Inscrit 10 mai 2018 10 h 02

    Un long dérappage... de 50 ans...

    ... la lente agonie de la "Révolution tranquille" a malheureusement donné raison à Duplessis : l'éducation peut être difficile à digérer lorsqu'on en prend de trop grosses bouchées, trop vite... Le summum éyant attteint en pédagogie, le domaine des éteignoires.
    Les oppositions non binaires ne sont pas prograssistes.

  • Loyola Leroux - Abonné 10 mai 2018 10 h 06

    Grouls, Marie-Victorin, je suis les deux.

    L’opinion du journaliste me surprend. Il tente d’opposer ce qui se complète. Surprenant de vouloir rabaisser ainsi un illustre membre de notre tribu en l’opposant à un autre.
    Marie-Victorin est un scientifique et la science est universelle. Nul n’oserait dire que le système métrique, inventé par les français, est français. Archimède était grec, Ptolémée romain, Copernic polonais, Tycho Brahe danois, Kepler allemand, Galilée italien, Descartes français, Newton anglais, mais personne ne relie leurs découvertes en sciences à leur pays d’origine. La science est universelle. A part la prétendue science soviétique de Staline et celle des créationnistes américains actuels, tous reconnaissent l’universalité de la science.

    Lionel Groulx est un historien et l’histoire est locale, nationale. Un pays n’enseigne pas l’histoire d’un autre pays. L’historien tente de saisir ce qui dans les valeurs d’un peuple lui a permis de survivre jusqu’à ce jour, compte tenu que plusieurs peuples et mêmes des civilisations sont disparues. On ne reproche pas à Thucydide qui a écrit ‘’La guerre du Péloponnèse’’ de prendre parti en faveur des siens, même si son texte qui est devenu un classique uniuversel du récit historique.

    L’idéologue Esther Delisle de McGill a attaqué la réputation de Lionel Groulx. Cela a provoqué chez moi, la réaction inverse, celle de lire son roman ‘’L’appel de la race’’. Sans son attaque je n’aurais jamais pris le temps de lire Groulx. Elle m’a permis de découvrir un bon roman, bien écrit, avec une belle intrique, celle de l’interdiction de l’enseignement du français en Ontario au début du XXe siècle, voté par le parlement ontarien. Le personnage central est un député fédéral du comté de Hull, un francophone marié à une anglaise fille d’un colonel de l’armée britannique. Ce dernier le menace de l’empêcher de voir ses enfants s’il vote contre ce projet au parlement. Le jour venu, notre député se lève, prend la parole et entend ‘’L’appel de la race’’, que ni madam