Violence et troubles mentaux: gare aux préjugés

On estime à environ 90% la proportion des individus souffrant de troubles mentaux qui ne sont pas violents.
Photo: Getty Images On estime à environ 90% la proportion des individus souffrant de troubles mentaux qui ne sont pas violents.

L'actualité des dernières semaines a été marquée par la couverture médiatique d’événements sordides, alors que certains troubles mentaux, avérés ou présumés, ont été au coeur de bien des discussions. Nous avons eu vent de débats d’experts, psychologues et psychiatres, en plus d’être submergés par l’opinion personnelle de tout un chacun, diffusée sur les différentes tribunes rendues possibles par les médias traditionnels de même que sur les réseaux sociaux.

Étant donné ce contexte particulier, il apparaît nécessaire de prendre un certain recul et d’illustrer, à l’aide de données probantes, la nature complexe du lien entre violence et troubles mentaux. De plus, il y a lieu de s’inquiéter des effets délétères découlant de l’ensemble de ces débats publics sur les individus souffrant véritablement d’une problématique psychiatrique.

Facteurs de risque

On estime à environ 90 % la proportion des individus souffrant de troubles mentaux qui ne sont pas violents. C’est donc dire que, pour la très grande majorité d’entre eux, le stéréotype véhiculé dans les médias ou la culture populaire ne s’applique pas. Et si on s’intéresse aux quelque 10 % restants, on y retrouve notamment les patients psychiatriques reconnus non criminellement responsables pour cause de troubles mentaux (NCRTM), pour lesquels une expertise médico-légale a déterminé, sur la balance des probabilités, qu’en raison de leur trouble mental, ils n’étaient pas en mesure de distinguer le bien du mal ou se trouvaient dans l’incapacité d’apprécier la nature ou les conséquences des gestes délictuels commis.

Or, parmi ces individus trouvés NCRTM, une étude pancanadienne menée entre 2000 et 2005 a démontré que moins de 10 % d’entre eux, donc une très faible minorité, avaient commis un crime grave contre la personne (par exemple, meurtre ou tentative de meurtre). Enfin, l’association entre troubles mentaux graves et violence doit nécessairement être analysée dans un contexte plus large, en tenant compte d’autres facteurs de risque, découlant des inégalités sociales, de la consommation de substances et du tempérament individuel, pour ne nommer que ces facteurs.

La psychiatrie demeure le parent pauvre de la médecine et de la recherche. Les effets de la réforme actuelle sur les soins de santé mentale font couler beaucoup d’encre et excèdent largement la portée de ce texte. Les préjugés négatifs touchant les individus atteints de schizophrénie sont tenaces et tendent même à s’aggraver, contrairement à la perception publique d’autres troubles mentaux, tels que la dépression ou les troubles alimentaires, aidés quant à eux par des mouvements de sensibilisation populaires. Malheureusement, on ne se limite bien souvent à aborder la schizophrénie dans l’actualité que lorsqu’on se demande si des idées délirantes ou des hallucinations ont pu mener directement à la perpétration d’un crime grave, ce qui, tout en étant statistiquement peu fréquent, contribue à nourrir le stéréotype du patient psychotique violent.

La maladie mentale ne définit pas les individus qui la portent, pas plus que d’autres maladies chroniques. Toutefois, elle engendre chez ces personnes et leurs proches une grande souffrance, trop souvent vécue dans la honte et l’isolement. Nous devons nous efforcer de la démystifier, en promouvant les approches novatrices et les traitements efficaces, afin de corriger lentement mais sûrement les idées préconçues. Nous gagnerions à sortir davantage sur la place publique, en mettant l’accent sur les enjeux réels de nos patients, tout en célébrant leurs victoires au quotidien, victoires menant au rétablissement. Autrement, en se limitant à aborder les troubles mentaux graves dans des contextes de tragédies humaines, on risque de perpétuer l’ignorance tout en favorisant l’exclusion sociale d’une importante frange de notre population, en mal d’estime, de reconnaissance et de soins adéquats.

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1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 mai 2018 05 h 26

    … d’humanité !

    « La psychiatrie demeure le parent pauvre de la médecine et de la recherche. » ; « La maladie mentale (… .) » ; « Nous devons nous efforcer de la démystifier, en promouvant les approches novatrices et les traitements efficaces, afin de corriger lentement mais sûrement les idées préconçues. » (Valérie Trottier-Hébert, Médecin psychiatre)

    Tout en tenant compte du monde des préjugés qui semble, de temps en temps, associer violence et « trouble mentale » et de la situation précaire de la psychiatrie, la démystification de la « maladie mentale » débute par la manière de « la » définir sur les plans épistémologiques et sociaux, une manière susceptible d’accueillir et de rayonner, des dites idées préconçues, un ou des regards nouveaux en termes de Recherches et de Pratiques !

    De cette démarche de démystification, revisiter le « DSM » et l’interpréter ailleurs et autrement, plutôt qu’actuellement, pourraient comme inspirer tout autant le débat que des initiatives de société progressistes, génératrices de respect, de mutualité, d’intégrité et …

    … d’humanité ! - 9 mai 2018 -